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Le factionnalisme et les Palestiniens oubliés

dimanche 27 janvier 2013 - 07h:49

Ramzy Baroud

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Dans et autour des montagnes du sud d’Hébron (Al Khalil), des milliers de personnes vivent dans des tentes, des huttes et des grottes. Avant la création d’Israël en 1948, ils voyageaient librement dans leur vaste région, s’occupant de leurs cultures, de leurs moutons, dans un mode de vie traditionnel comme ils l’avaient fait durant des générations.

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11 mars 2011, Gaza - Manifestation demandant la fin des divisions politiques entre organisations palestiniennes - Photo : UPI/Ismael Mohamad

Comme on le devine aisément, les choses ont changé pour les habitants de la montagne d’Hébron, qui aujourd’hui continuent à lutter contre les opérations incessantes de nettoyage ethnique. Ce fut d’abord pour faire place à la ville israélienne d’Arad, et dès le début des années 1980, aux colonies juives. Depuis lors, leur existence a toujours été considérée comme une gêne par les planificateurs israéliens des colonies, qui n’ont aucune considération pour quelques milliers de Palestiniens à Hébron, ni même pour des millions à travers les Territoires occupés.

Alors que je suivais les nouvelles concernant une autre réunion Hamas-Fatah en Égypte le 9 Janvier, avec des promesses plus appuyées à propos de l’unité, de leur stratégie commune etc..., je ne saurais trop expliquer pourquoi ces habitants de la montagne d’Hébron étaient le premier groupe de Palestiniens à me venir à l’esprit. Non pas que Hébron soit trop loin de Ramallah ou de Gaza, ou même du Caire, mais c’est surtout parce que les souffrances des Palestiniens du peuple sont de plus en plus éloignée des préoccupations des deux principales organisations palestiniennes.

Ce qui contribue à cette bizarrerie est que, malgré le fait que les Palestiniens des territoires occupés représentent quatre millions de personnes, ils ont deux gouvernements, deux équipes qui les dirigent et de nombreux ministres, lesquels ne maîtrisent rien en réalité sur le terrain. Ils n’ont même pas les moyens de contrôler leurs entrées ou leurs sorties dans Jérusalem-Est occupée, en Cisjordanie ou à Gaza.

La visite triomphale du dirigeant du Hamas Khaled Mesha’al à Gaza début décembre, n’aurait pas pu avoir lieu sans une autorisation d’Israël, ou tout au moins la promesse qu’il n’y aurait pas de tentative de l’assassiner. La même chose vaut pour Mahmoud Abbas le chef de l’Autorité palestinienne de Ramallah et du Fatah, dont le moindre mouvement dans et hors de la Cisjordanie ne peut se faire sans à une coordination étroite entre l’Autorité palestinienne et les forces israéliennes d’occupation.

Pourtant, les Palestiniens ont été assurés une fois de plus que la dernière série de réunions au Caire, sous la houlette du gouvernement du président égyptien Mohammad Mursi, avaient été particulièrement plus prometteuse et qu’elles avaient eu lieu dans un environnement plus agréable et rafraîchissant. Les informations sur les amabilités échangées lors la réunion ont fait les manchettes dans les médias palestiniens et arabes. La répétition de tout cela est des plus lassantes. Mais une question plus importante est de savoir comment cela affectera le sort des habitants dans les grottes ? La population assiégée de Gaza ? Les employés sans salaire de la Cisjordanie ? Les prisonniers en grève de la faim ? Et les nombreux groupes, petits ou grands, qui continuent à souffrir à travers toute la Palestine ?

Un membre du bureau politique du Hamas, qui a participé aux pourparlers du Caire, a déclaré à l’AFP que « les deux parties ont convenu de lancer un appel à toutes les factions palestiniennes pour qu’elles mettent en œuvre l’accord de réconciliation ». Izzat Al Rishq faisait bien sûr référence à l’accord d’avril 2011 entre Mesha’al et Abbas, qui stipulait que les élections législatives auraient lieu avant la fin du mois de mai 2012. Bien sûr, aucune élection n’a eu lieu et les deux parties continuent à jouer des muscles, le tout en vain. Ceci est bien sûr un grand service que l’on rend à Israël, et encore un plus grand tort pour la cause du peuple palestinien.

Historiquement, il y a eu un déficit de leadership en Palestine et ce n’est pas parce que les Palestiniens sont incapables de produire des hommes et des femmes intègres capables de guider la résistance longue de plusieurs décennies jusqu’à la victoire contre l’occupation militaire et l’apartheid. Mais pour qu’une direction palestinienne puisse être reconnue comme telle par les puissances régionales et internationales, elle doit exceller dans l’art du « compromis ». Ces dirigeants soigneusement formatés répondent le plus souvent aux intérêts de leurs bienfaiteurs arabes et occidentaux, au détriment des intérêts de leur propre peuple. Pas une seule organisation un tant soit peu représentative, a totalement échappé à ce principe.

Cette réalité a imprégné la politique palestinienne depuis des décennies. Toutefois, dans les deux dernières décennies, la distance entre les dirigeants palestiniens et le peuple s’est accrue d’une façon inimaginable, l’Autorité palestinienne se réduisant au rôle de geôlier, d’agent de corruption, d’instrument répressif travaillant la main dans la main avec Israël.

Les avantages de la culture d’Oslo se sont multipliés au fil des années, avec la création d’une élite palestinienne dont les intérêt se recoupent en partie avec ceux de l’occupation israéliennes.

Alors que le Hamas est resté largement à l’abri du cercle Oslo - Abbas et ses copains jouissant de ses nombreux avantages politiques et économiques - il parait également fasciné par les perspectives d’une acceptation régionale et internationale. Son programme sectaire et sa proximité avec certains pays arabes profondément corrompus, soulèvent des questions et il est possible que son évolution aille dans le même sens que celle des dirigeants du Fatah il y a deux décennies.

Et tandis que la comédie de « l’unité » se poursuit, la rhétorique provocatrice et les prétentions opposées font de même. Le fossé est de plus en plus profond, malgré le fait que le Hamas ait permis au Fatah de célébrer l’anniversaire de sa naissance dans la bande de Gaza, tandis que le second faisait de même en Cisjordanie. Les partisans des deux organisations ont cyniquement utilisé leurs défilés - qui ont eu lieu sous le regard attentif des drones (avions sans pilote) israéliens - pour faire une démonstration de force.. Non pas pour dénoncer l’occupation militaire israélienne, mais au profit de leur propre et pitoyable propagande...

Curieusement, si les calculs des factions palestiniennes sont exacts en ce qui concerne les participants dans leurs rassemblements, la population de Gaza s’est soudainement élevée à plus de quatre millions d’habitants, un bond remarquable par rapport aux 1,6 million d’il y a quelques semaines, et qui est le nombre réel de la population de Gaza selon les statistiques des Nations Unies.

Cet étalage désolant du factionnalisme palestinien se déroule dans le contexte d’un mouvement qui lentement s’affirme dans les prisons israéliennes. Les prisonniers politiques palestiniens continuent à faire confiance en leur propre capacité à supporter la faim, gagnant la solidarité internationale par rapport à leur cause. Samer Issawi, un prisonnier palestinien qui, au 10 janvier, a atteint 168 jours de refus de s’alimenter pour protester contre sa détention illégale par Israël, n’est pas un phénomène unique. Il est l’expression d’une réalité présente, mais boudée par la majorité des Palestiniens, dont les développements sont indépendants de l’agenda politique de n’importe quelle faction.

Issawi est l’un de sept frères, dont six ont connu les prisons israéliennes pour leurs convictions politiques. L’un des frères, Fadi, a été assassiné par des soldats israéliens en 1994, quelques jours après avoir fêté son 16e anniversaire. Même leur sœur Shireen a été kidnappée par des soldats israéliens lors d’une audience où comparaissait son frère Samer, le 18 décembre dernier. Ce jour-là, « Samer a été tabassé devant tout le monde, à la Cour d’instance de Jérusalem, après avoir voulu saluer sa famille », a rapporté le Palestine Monitor. « Il a été traîné hors de son fauteuil roulant et emporté, criant à plusieurs reprises à cause des coups portés à la poitrine par les gardes qui l’entouraient. »

Il est presque impossible de mettre en relation les deux récits. Le factionnalisme et les grèves de la faim ne peuvent être compris que dans des contextes opposés : d’un côté des conférences dans des hôtels cinq étoiles et d’où rien ne sort, et de l’autre des gens vivant dans des grottes, bravant les bulldozers et bénéficiant difficilement de deux rapides communiqués de presse.

Non seulement les Palestiniens n’ont pas de pays et pourtant deux gouvernements, mais ils ont en plus deux récits concurrents. Le premier est celui de factions rivales manipulées par des puissances régionales et internationales, tandis que l’autre est celui d’hommes et de femmes braves, sans un sou, qui se battent pour leur survie, leurs droits fondamentaux et leur liberté.

C’est cela, la dichotomie contre laquelle les Palestiniens doivent maintenant se battre. La voie qu’ils vont suivre définira cette génération et marquera un changement dans la nature de la lutte palestinienne pour les générations à venir.

* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Fnac.com

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17 janvier 2013 - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.ramzybaroud.net/articles...
Traduction : Info-Palestine.eu - Traduction : al-Mukhtar


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