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La stabilité de l’Afrique de l’ouest mise à l’épreuve

dimanche 23 décembre 2012 - 08h:07

Ramzy Baroud

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« Bon nombre d’entre nous ne doivent pas pouvoir trouver le Mali sur une carte, » a commencé Neal Conan, invité par la Radio Nationale jeudi dernier, « mais cette nation enclavée en Afrique de l’ouest est maintenant en crise. » Le mot à la mode est, naturellement, Al-Qaïda. Bien que selon certains analystes, ce ne soit pas l’élément le plus présent dans la crise actuelle au Mali, il apparait amplement suffisant pour justifier une nouvelle guerre.

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Combattants du MNLA, mouvement indépendantiste touareg

« Les militaires américains ont commencé à vouloir mettre en place une force multinationale pour intervenir l’année prochaine au Mali, » a fait savoir le journal britannique The Independent daté du 6 décembre. Cette force est susceptible d’être façonnée sur le modèle employé par les États-Unis et l’OTAN en Afghanistan en 2011.

Le Mali, qui était jusque récemment applaudi pour sa stabilité et sa démocratie naissante, se retrouve maintenant fréquemment comparée à l’Afghanistan. Les soldats maliens se joindront aux milliers de soldats envoyées de divers pays d’Afrique occidentale, tandis qu’ils recevront des fonds américains, la formation et le soutien logistique nécessaires pour mener une guerre au nord et à l’ouest du pays en rapide désintégration.

La France aussi exige une intervention militaire « rapide » dans le pays frappé de famine. Ses drones téléguidés étaient censés avoir nettoyé le désert de cette nation troublée d’Afrique occidentale - bien qu’elle avoue aussi que ces mêmes engins cherchent toujours où se trouvent les six otages français apparemment capturés par Al-Qaïda.

Les Français sont susceptibles d’obtenir satisfaction maintenant que les Américains sont complètement embarqués dans cette aventure. C’est particulièrement le cas après le récent fiasco politique qu’a connu le capitaine Amadou Haya Sanogo, putschiste et homme fort du pays. Celui-ci avait tenté d’évincer le Premier ministre et d’emprisonner le reste du gouvernement.

La participation américaine reflète les intérêts des États-Unis dans la région. Les pays africains restent plutôt divisés et ne présentent aucune alternative claire pour restaurer l’intégrité nationale du Mali, et sa souveraineté politique - mise en pièces entre les sécessionnistes Touaregs et les militants islamiques au nord et l’armée putschiste dans le sud.

En dépit des déclarations officielles des États-Unis qu’aucun soldat américain ne sera envoyé au Mali, une participation américaine directe est inévitable. Selon l’adjoint du député du Pentagone pour l’Afrique, Doris d’Amanda, les États-Unis ne pourront éviter de fournir une couverture aérienne - lire : « des raids aériens » - aux troupes venues d’Afrique de l’ouest. « Nous ne savons absolument pas où cela nous mènera. »

L’ONU, cependant, a une idée plutôt bonne de la façon dont une intervention militaire mal pensée de quelques milliers soldats, avec une couverture aérienne américaine (et vraisemblablement française) sur une zone de la taille du Texas, « serait mise en échec ». Un rapport des Nations Unies, cité par la BBC vendredi dernier, suggère que « environ 400 000 personnes supplémentaires seraient sans abri au Mali si les armées d’Afrique occidentale tentaient d’évincer les islamistes de leur forteresse du nord. »

Ce nombre supplémentaire s’additionnerait à un nombre déjà croissant de réfugiés déplacés par les combats dans le nord, par un coup militaire dans le sud et une famine en pleine expansion dans tout le pays. Plus récemment, un rapport des Nations Unies a estimé les besoins urgents du Mali à 370 millions de dollars d’aide, ce qui est représente 72 pour cent de plus que la quantité estimée par l’ONU en 2012. Une guerre totale est susceptible d’exiger un besoin d’aide beaucoup plus grand, bien que sa valeur demeure négligeable comparée au coût prévisible de la guerre.

La crise actuelle au Mali est la dernière manifestation de souffrances et de luttes sans fin. Le Mali se caractérise par son agitation interne depuis de nombreuses années, même après que le pays ait accédé à un certain niveau de stabilité politique en 1992. On s’imagina alors que le Mali allait devenir rapidement un modèle de démocratie, au moins en Afrique de l’ouest. Quelques années plus tard, les milliers de réfugiés Touaregs, en général négligés et sous-représentés, ont commencé à retourner dans leurs villes et villages, essentiellement dans la vaste région désertique du nord du Mali. Ce retour s’était fait après qu’un accord de paix ait été signé entre les représentants des Touaregs et le gouvernement central. Peu de choses changèrent sur le terrain. Divers groupes islamiques, certains du cru et d’autres ayant fuit des combats dans des pays voisins, comme en Algérie, trouvèrent asile au nord et à l’ouest du Mali.

Alors que la France essayait de maintenir le Mali dans sa zone d’influence, les États-Unis manifestaient également de l’intérêt pour la position cruciale du Mali dans la région du Sahel, et s’inquiétaient de voir se développer des régions ingouvernables au nord. Naturellement, parler d’Al-Qaïda est un artifice toujours très commode lorsqu’il s’agit de justifier une participation américaine. Al-Qaïda dans le Maghreb Islamique (AQMI) a été exploité par Washington pour servir de prétexte à l’installation d’un commandement américain en Afrique (AFRICOM). Celui-ci a été installé en 2008 pour servir les intérêts militaires des États-Unis dans tout le continent, excepté en Égypte. Le Département d’État américain à prétendu que l’AFRICOM « jouera un rôle de support, pendant que les Africains établissent des institutions démocratiques et les règles de bonne gouvernance à travers le continent. »

L’AFRICOM a fourni de l’aide au gouvernement central malien, bien que le sud du Mali ne soit pas exactement une oasis de stabilité ou de démocratie. La faction dominante dans l’armée malienne est menée par Amadou Sanogo, un capitaine formé aux États-Unis qui, le 22 mars, a conduit un coup de force contre le Président Amadou Toumani Toure. Les arguments avancés par Sanogo - qui critique Toure pour ne pas avoir su stopper l’insurrection armée dans le nord - paraissent plus une question d’affaires personnelles qu’une tentative réelle d’empêcher le pays de se désintégrer. Le coup de Sanogo s’est produit peu avant des élections, prévues en avril dernier. Tandis que l’Union africaine réagissait fermement en suspendant l’adhésion du Mali, les pouvoirs occidentaux restèrent indécis.

Le conflit dans le nord est en évolution constante. Les alliances se renversent et la nature du conflit est sans cesse bouleversée. Cependant, l’instabilité au nord du Mali du nord n’est pas une nouveauté. L’afflux massif d’armes rendues disponibles après la guerre de l’OTAN contre de la Libye l’an dernier, a largement profité aux divers groupes rebelles dans toute la région. Les Touaregs (libyens) disposaient de l’appui du gouvernement évincé à Tripoli et ils se sont retrouvés dispersés pendant et après la guerre. Bon Nombre d’entre eux se sont alors rendus au Mali, endurcis par les combats et disposant maintenant d’armes sophistiquées.

Les combats dans le nord se sont développés en plusieurs étapes et spécialement en janvier 2012. Le coup de Sanogo a créé le vide politique nécessaire pour que le mouvement national touareg pour la libération d’Azawad (MNLA) déclare l’indépendance du nord à peine deux semaines plus tard. La déclaration suivait une série de rapides victoires militaires par le MNLA et ses alliés qui ont fait la conquête de Gao et d’autres villes importantes. Ces développements ont encouragé d’autres groupes, d’obédience islamique cette fois, à se saisir de villes à travers le pays et à vouloir leur imposer leur idéologie et leur programme. Ansar Al Din, par exemple, a apparemment agi en coordination avec le MNLA, mais cette organisation a déclaré une guerre « contre l’indépendance » [du nord] et « pour l’Islam » en juin dès que son contrôle fut établi sur Tombouctou. Al Tawhid Wa Al Jihad et l’AQMI, leur ont alors emboité le pas. Les anciens alliés sont bientôt devenus de redoutables ennemis.

Il y a maintenant un semi-consensus sur le besoin d’intervention militaire au Mali, bien que quelques divergences persistent sure la nature et la portée de cette intervention. Sanogo lui-même semble avoir perdu de l’intérêt, alors que d’autres puissances d’Afrique occidentale s’activent pour gagner de l’influence à Bamako, ce qui revient à directement menacer son pouvoir, incontesté jusqu’à aujourd’hui. Mais on imagine mal comment une force militaire pourrait trouver ses marques dans un contexte de fragmentation territoriale, avec une multitude de groupes militants et une discorde politique dans tout le pays.

La stabilité de l’Afrique de l’ouest est sûrement en jeu. Les possibilités d’une solution politique sont totalement inexistantes. Le chaos qui empire chaque jour bénéficiera vraisemblablement aux États interventionnistes - la France et les États-Unis en particulier. Une nouvelle « guerre contre le terrorisme » depuis longtemps préparée justifiera davantage d’intervention en Afrique occidentale et plus d’ingérence dans les affaires de la région. L’Afrique de l’ouest tirera peut-être bénéfice à court terme des aides franco-américaines, mais elle souffrira des conséquences du chaos qui est susceptible de s’installer pour longtemps, une fois la guerre lancée pour une durée que personne ne peut fixer.

* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Fnac.com

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19 décembre 2012 - Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://palestinechronicle.com/stabi...
Traduction : Info-Palestine.net - al-Mukhtar


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