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Samah Jabr : les « traumatismes cachés » de la vie sous occupation

mercredi 24 décembre 2014 - 08h:21

E. Eposti

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« Il y a une volonté de faire des Palestiniens des apatrides, mais aussi de les priver d’un visage et d’une voix. »

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Samah Jabr est née et a grandi à Jérusalem. Après avoir suivi ses études de médecine en Palestine et en France, elle s’est ensuite spécialisée en psychothérapie à l’Institut israélien de psychothérapie psychanalytique

Samah Jabr, l’une des premières femmes psychiatres de Palestine et une psychothérapeute qualifiée en psychanalyse, a passé sa vie à témoigner et à traiter les effets psychologiques de l’occupation israélienne sur la population palestinienne.

Non contente de s’en tenir simplement à la pratique de la médecine, Jabr est aussi une militante déclarée, une femme écrivain et une universitaire faisant campagne pour une plus grande reconnaissance de la situation désespérée des Palestiniens. Elle se bat aussi pour une approche plus holistique [considérant la personnalité comme formant un tout - NdT] des soins de santé mentale dans les territoires occupés.

Nous nous nous sommes rencontrées au Child Health Institute à Bloomsbury, qui fait partie de l’University College London (UCL), où elle participait à un atelier de quatre jours dans le cadre du Harvard Global Clinical Scholars Research Training Programme. Bien que seulement à Londres pour un court moment, Jabr a cependant trouvé le temps non seulement de parler à Middle-East Monitor, mais aussi de donner deux conférences sur le bien-être psychosocial des Palestiniens, une à la SOAS et une au Tavistock and Portman Trust - un signe certain de sa passion et de son engagement pour la cause de la santé mentale.

« L’un des reproches que j’ai reçus [du public], c’est que je parle seulement de la perspective palestinienne . Bien sûr, c’est ce que je veux. Je ne suis pas là pour représenter le point de vue israélien, » me dit-elle alors qu’elle boit lentement un thé chaud pendant une pause durant la conférence.

Née et ayant grandi à Jérusalem, Samah a suivi ses études de médecine en Palestine et en France, et elle s’est ensuite spécialisée en psychothérapie à l’Institut israélien de psychothérapie psychanalytique. Elle déplore le sous-développement du champ de la santé mentale en Palestine, surtout depuis qu’elle en est arrivée à considérer que le bien-être psychologique est lié à d’autres facteurs sociaux et politiques.

« J’ai une vision affirmée de la santé mentale. La santé mentale ne peut pas être garantie à quiconque sans justice et sans droits. Donc cela fait aussi partie de mon engagement. J’essaie de mettre en lumière les violations en matière de droits et l’absence de justice pour les Palestiniens, parce que je les considère comme des éléments importants pour que la nation palestinienne accède au bien-être », affirme-t-elle.

En particulier, son propre statut en tant que Palestinienne de Cisjordanie qui vit maintenant et travaille à Jérusalem-Est, lui donne un aperçu de la souffrance et des traumatismes psychologiques infligées par l’occupation à la population. Des questions telles que l’absence de liberté de mouvement, l’emprisonnement systématique et la négation de l’identité nationale font toutes partie de la réalité quotidienne des Palestiniens vivant sous le regard constant des forces de sécurité israéliennes.

« Mon expérience personnelle de la vie en Palestine [m’a appris sur mon travail]. J’ai grandi en Palestine, mes parents et grands-parents sont Palestiniens, et pourtant j’ai sur moi des documents pour circuler qui se réfèrent à moi comme à une personne sans nationalité. Je n’ai aucune citoyenneté dans n’importe quelle partie du monde. Par cette privation, imposée aux Palestiniens, de leur nationalité et de leur statut d’État - comme les attaquer à une plus petite échelle quand ils écrivent, quand ils parlent, quand ils veulent donner un visage aux Palestiniens - j’ai le profond sentiment que l’on souhaite réduire au silence les Palestiniens, afin de les dissimuler aux yeux du monde, de les effacer complètement. »

C’est ce silence, cette absence d’une voix politique autonome qu’elle considère comme l’un des effets psychologiques les plus débilitants de l’occupation. Non seulement parce que « l’attaque contre la vision du monde et la personnalité palestiniennes est un outil important pour l’occupation pour contraindre, neutraliser et paralyser » le peuple palestinien, mais aussi parce qu’elle conduit à « l’oppression intériorisée ».

« Les gens deviennent démotivés pour le changement, ils se sentent inférieurs, ils finissent par se persécuter les uns les autres, deviennent envieux et se font concurrence » », regrette-t-elle. Et c’est cette érosion de la confiance par le silence qu’elle tente de combattre par tant d’efforts à travers son propre travail, qu’il s’agisse d’offrir un ensemble de conseils, de soigner par la psychothérapie et autres traitements cliniques, ou simplement en donnant une voix à l’histoire palestinienne.

« On entend très souvent des Palestiniens parler, mais ils ne sont pas écoutés de façon directe. J’essaie d’utiliser mes outils de communication ... De témoigner non seulement pour ma vie personnelle, mais pour la vie de mes patients, des membres de ma famille, de mes amis, et de l’expérience palestinienne collective », dit-elle.

Pourtant, malgré cet apparent désespoir, Samah Jabr est encore capable de percevoir une lumière au bout du tunnel. L’effet négatif de l’occupation israélienne de la terre palestinienne n’est pas seulement que cette occupation a créé une population assiégée et traumatisée, mais aussi qu’elle a rassemblé les gens dans la solidarité et pour une cause commune. « La Palestine » peut n’exister sur aucune carte ou aucun document officiel, mais elle vit et respire dans la conscience de ceux qui se considèrent comme Palestiniens.

« En Palestine, l’histoire de la Nakba (la Catastrophe) et les fréquentes guerres et Intifadas [soulèvements] ont créé une mémoire collective commune. Et c’est aussi un traumatisme répétitif, un traumatisme trans-générationnel... Les images de démolition de maisons palestiniennes et leur déplacement d’un endroit à un autre sont répétitives...

Il est vrai qu’il n’y a pas d’État appelé ’Palestine’ et il n’est pas écrit sur nos documents officiels que nous sommes Palestiniens, mais nous avons un état d’esprit commun et nous avons une culture commune, un sort commun, des éléments caractéristiques de cette culture qui nous font ce que nous sommes. Et cela fait partie des moyens de survie du peuple palestinien. »

Un tel sens de la solidarité et de la communauté est l’une des plus grandes forces du peuple palestinien, remarque Samah, et une lueur d’espoir dans un paysage politique et social sinon très sombre.

« La résilience est la norme en Palestine, et la pathologie l’exception ... La volonté palestinienne n’a pas été affaiblie en dépit de toutes les difficultés. Oui, il y a des moments de fatigue, de lassitude, de démoralisation, mais je pense que la volonté palestinienne, la fermeté palestinienne est la norme et non l’exception. »

Les Palestiniens peuvent trouver de la force dans leur récit et dans l’identité qu’ils ont en commun, mais cela, aussi, est systématiquement pris pour cible par l’occupation, note-t-elle, qui « prend des mesures très lourdes pour détruire chez les Palestiniens ce sens d’une appartenance au même collectif. » Des mesures telles que la torture, l’emprisonnement, la restriction de mouvement, le recrutement de collaborateurs et même la démolition de l’espace public [par des bulldozers], tout revient à s’attaquer à la cohésion sociale de la société palestinienne et à saper la confiance mutuelle à l’intérieur de la population.

En plus sa pratique clinique, Samah défend activement l’action internationale et la solidarité avec les Palestiniens : « Il y a tellement d’analphabétisme [sic] dans le monde à propos de la situation en Palestine : il y a un récit, monté de toutes pièces par les machines médiatiques officielles et grand public, qui affecte la personnalité des Palestiniens », affirme-t-elle. C’est pourquoi elle estime que, « aider les Palestiniens à parler pour eux-mêmes et à construire le récit palestinien et l’expérience palestinienne indépendamment d’Israël est important. » Cela inclut de « tenir Israël pour responsable » des « crimes contre les droits de l’homme » commis par ses forces d’occupation. Cette action internationale est impérative, estime-t-elle, afin d’aider à la guérison palestinienne.

« Lorsque les Palestiniens voient toutes les tueries à Gaza et voient les communiqués officiels des gouvernements répétant les accusations israéliennes à l’encontre des Palestiniens, c’est très dommageable parce qu’il y a quelque chose dans la santé mentale qui [se rapporte à] la nécessité de la reconnaissance, d’une validation, d’une mise en miroir. Et puis quand nous voyons des gens montrer leur solidarité et allant participer à des manifestations pour exiger la fin de l’attaque, c’est très important parce que justement il est alors question de validation et de mise en miroir. C’est important à un niveau psychologique ... Beaucoup peut être dit sur la façon de s’appuyer sur les émotions et le sens de la justice des gens et imposer un changement politique au profit des Palestiniens. »

La solution, à ses yeux, est de « créer contre Israël un mouvement comme le mouvement anti-apartheid [en Afrique du Sud] ... Aussi longtemps que les États-Unis protègeront Israël de toutes les conséquences de ses violations des droits humains, il n’y aura pas d’avancée vers la paix. »

C’est ce changement à la base, lent et progressif que Jabr considère comme crucial pour la promotion d’une société civile palestinienne, et qui permettra à la collectivité de se lever pour ses droits.

« Les Palestiniens ont vécu sous occupation pendant tant d’années... Beaucoup de gens ont grandi et sont morts sous l’occupation, de sorte que le niveau d’érosion social est très élevé », dit-elle, et c’est pourquoi il est si important qu’une intervention - que ce soit au niveau de l’aide humanitaire internationale ou de la santé mentale - s’appuie sur une compréhension profonde de la réalité palestinienne.

« Il est question du contexte. Et sans comprendre ce contexte et comment il affecte l’individu, toute intervention au niveau personnel va à l’échec. »

Bien que fervente partisane d’une extension des installations pour la santé mentale et les soins psychologiques en Palestine, elle est critique des cliniciens étrangers qui viennent dans les territoires occupés et tentent souvent d’imposer leurs idées et leurs méthodes sans comprendre les complexités du contexte palestinien. Par exemple, elle parle de la pratique répandue d’emprisonnement en Palestine, dans laquelle « 20 pour cent des Palestiniens ... près de 40 pour cent de tous les hommes » ont été emprisonnés à un moment donné au cours de leur vie. « Et la torture est monnaie courante quand les gens sont emprisonnés. » Avec une grande proportion de la population ayant souffert de l’emprisonnement et même de la torture, il est facile de constater comment les liens familiaux et sociaux s’érodent et sont affectés.

« Quand les gens passent de longues années en prison, laissant leur femme et leur petit enfant, et qu’ils reviennent dans leurs familles, ce petit enfant sera devenu un grand garçon et il aura pris la place du père dans la famille. Donc, c’est déstructurant [sic] pour la famille. Le père ne trouvera plus la place qu’il a laissée derrière lui parce que la famille a trop changé. Et sans une intervention nécessaire, ce père va passer le reste de sa vie assis en face de la télévision. Il est donc important [en Palestine] de concevoir des interventions [sur la santé mentale] qui utilisent des techniques développées ici, en tenant compte du contexte. »

Cela est particulièrement difficile parce qu’en Palestine, « les prisonniers sont traités par la société comme des héros », ce qui signifie que la stigmatisation de la thérapie peut souvent servir à saper davantage leur sens de l’estime de soi. En effet, la plupart des ex-prisonniers que Samah Jabr a elle-même traités lui ont presque tous été envoyés par un membre de la famille ou un ami proche et qu’ils sont rarement eux-mêmes à la recherche d’un traitement, de leur propre gré.

« Il y a un besoin d’une approche alternative à la santé mentale en Palestine. Nous pouvons aider et rendre autonomes comme il se doit les personnes ayant besoin d’un soutien psychosocial, sans les étiqueter comme des personnes ’malades’, » dit-elle.

C’est pourquoi le travail de Samah et d’autres comme elle, est si crucial pour l’avenir du peuple palestinien.

*Samah Jabr est jérusalémite. Elle est psychiatre et psychothérapeute et exerce en Palestine occupée.

De la même auteure :

- Une oppression intériorisée ? - 17 avril 2014
- La politique discriminatoire d’Israël à Jérusalem-Est n’a aucune base légale - 11 décembre 2013
- L’apartheid a un visage - 25 février 2012
- Un Etat policier en construction - 10 décembre 2010
- La vie des femmes palestiniennes sous occupation - 26 mars 2009
- Le goût de l’amertume - 22 février 2009
- Palestine... Paix factice et vraie guerre - 2 janvier 2009
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- La nostalgie des pères disparus - 20 septembre 2007
- Palestine : le temps de la crainte et de l’obscurité - 14 septembre 2007

19 décembre 2014 - Middle East Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
https://www.middleeastmonitor.com/r...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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