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Le sionisme des fossés
samedi 1er juillet 2006 - Meron Benvenisti

" Les yeux de ceux qui sont sensibles aux manifestations de discrimination à l’égard de la population arabe ont dû s’illuminer à la lecture des titres annonçant un développement incroyable : le Congrès sioniste a décidé d’inclure les Arabes d’Israël également dans les programmes de développement que l’Agence juive promeut."

Au moment précis où le gouvernement israélien décide de prolonger la validité d’une directive qui porte atteinte au droit des Arabes d’épouser l’élu(e) de leur c ?ur, le « Parlement sioniste » accourt pour établir la « réduction des écarts, la coexistence et le dialogue » au titre d’objectif sioniste important.

Au Forum de Césarée, un rapport accablant a été publié, qui montre la discrimination dont les Arabes font l’objet dans le système d’enseignement, dans l’établissement de zones industrielles, dans l’aide aux investissements et dans le niveau des salaires, et qui entraîne le fait que le taux de pauvreté est parmi eux trois fois plus élevé que dans la population juive. Et comme pour répondre à cela, l’Agence juive s’empresse de « promouvoir le bien être et l’enseignement arabes ».

La surprise est grande car on sait que les « institutions nationales » - Agence juive et Fonds national juif - existent essentiellement pour permettre d’établir une discrimination instituée sur une base ethnique, tout en lavant l’Etat de l’accusation de dévier de normes universelles en usage dans les démocraties libérales. Et effectivement, les plus surpris étaient les fonctionnaires de l’Agence Juive, qui qualifiaient d’ « illogique » la décision prise, car « le principe fondateur des institutions nationales est de s’occuper des Juifs ».

Pendant de trop nombreuses années, ils ont été habitués à mettre en ?uvre une politique de discrimination fondée sur la suprématie de privilèges individuels et collectifs de la communauté juive - au nom du sionisme. Aucun Juif vivant hors d’Israël et ayant des idées de gauche, libérales, n’imposera à ces idées de s’appliquer aussi aux « Arabes, Druzes et Tcherkesses ».

Mais l’opposition a été réduite et même des cercles typiquement de droite auxquels le sionisme sert de cri de guerre nationaliste, ne se sont pas émus. Ils ont dû percevoir que la décision sonnait bien sans avoir la moindre valeur concrète.

Cette décision s’ajoute aux décisions adoptées ces dernières années pour faire face aux tensions qui règnent entre les principes de l’Etat juif, sioniste et démocratique. Ces décisions ont l’air d’établir de courageuses positions morales contre la discrimination, mais elles l’ont en réalité renforcée en n’abordant les problèmes que marginalement ou en étant impraticables. Ces décisions ont essentiellement renforcé la discrimination parce qu’effectivement des décisions douloureuses ont été prises, lavant ainsi les consciences et offrant le sentiment que justice a été faite.

Un exemple frappant en est l’arrêt de la Cour suprême dans l’affaire de la famille Kada’an, arrêt qui avait alors été perçu comme une première occasion d’affronter le principe d’égalité et comme une confrontation avec le principe sioniste de la « rédemption de la terre », arrêt qui avait été présenté alors comme une victoire de la démocratie sur l’apartheid incarné par la politique de répartition des terres des institutions nationales. Les institutions ont vite appris comment « limiter les dommages » et poursuivre la politique de discrimination.

Au début de 2005, le conseiller juridique du gouvernement, Meni Mazouz, a pris une autre « décision historique » en interdisant au Fonds national juif de ne faire d’offres qu’aux Juifs exclusivement. Et une fois encore s’est trouvée une voie permettant de contourner cette décision par le biais d’ « échanges de terres » qui n’ont fait que renforcer le Fonds national juif en tant qu’institution discriminante, adoptant une politique raciste.

La vive polémique survenue chaque fois qu’on a menacé la discrimination « sioniste », a permis de vivre en paix avec la discrimination dans tous les autres secteurs - économie, planification, enseignement, etc - qui, elle, ne se heurte pas aux « principes fondamentaux du sionisme ».

Le fait que la décision du Congrès sioniste n’ait suscité aucune polémique est peut-être la preuve que la man ?uvre consistant à gonfler des positions anti-discriminatoires n’ayant aucun effet concret, s’est épuisée. Et si effectivement des Juifs libéraux veulent contribuer à la lutte contre la discrimination visant la population arabe, il serait bon qu’ils s’engagent dans l’abolition des « institutions nationales » dont l’existence même est à la base de la discrimination. Essayer d’atteler l’Agence juive à la guerre contre les fossés est ridicule.

Haaretz, 29 juin 2006 - http://www.haaretz.co.il/hasite/pag...
Version anglaise : A ridiculous war against the gaps
Traduction de l’hébreu : Michel Ghys