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Le conflit israélo-palestinien : entretien avec Ramzy Baroud
mardi 13 février 2007 - Munish Nagar

Quelle est l’importance de la victoire du Hezbollah, l’an dernier, et quelle sera son influence sur les évènements futurs dans la région ?

La victoire du Hezbollah est importante à plus d’un titre ; un aspect a un rapport avec le moment de cette victoire, elle s’est produite au moment où les USA découvraient les limites de leurs capacités militaires en Irak. Israël a essayé d’obtenir une victoire militaire pour lui-même, et aussi pour d’autres : pour les USA, pour ceux qui au Liban étaient bien placés pour tirer avantage de l’élimination du Hezbollah et pour les alliés traditionnels des USA dans la région (les régimes corrompus, les élites traditionnelles, celles des milieux d’affaires, etc.). Avec son aventure au Liban, qui avait été étudiée au moins un an avant, Israël a lui aussi appris que sa puissance militaire avait également ses propres limites, il a pris une dure leçon et ses conséquences continuent de se propager sur la scène politique d’Israël.

Un autre facteur est que le Hezbollah s’est révélé brusquement un ennemi redoutable au Liban qui essaie maintenant de transformer sa popularité et sa force militaire en force politique, menant une bataille (la plupart du temps politique mais qui a dévié en de violents affrontements après une grève déprimante) dont les résultats sont encore à déterminer.

De plus, les USA avaient espéré qu’avec une défaite rapide du Hezbollah, l’Iran allait être impressionné par la puissance de l’armée israélienne, ce qui servait aussi l’objectif américain. C’est le contraire qui s’est produit, avec l’Iran s’en sortant plus fort et plus confiant, qui a exaspéré les déboires des Américains dans la région mais aussi accru les risques d’un conflit régional entre shiites et sunnites.

Israël a-t-il le pouvoir de mettre fin à sa violence contre les Palestiniens ou n’est-il qu’une marionnette entre les mains des Américains ?

Israël n’est nullement une marionnette entre les mains des Américains. Les rapports entre les deux sont plutôt particuliers. Pour les USA, Israël n’a pas exactement le « régime client » en soi, mais il ne « pilote » pas nécessairement la politique étrangère américaine dans la région. Ce qui a lieu est plutôt un échange, équitable ou non, où les deux parties espèrent développer leurs propres intérêts dans la région, profitant chacun mutuellement des avantages particuliers de l’autre. Traditionnellement, Israël est un mandataire et un allié pour les Américains, les USA utilisant la position stratégique d’Israël pour faire avancer leurs propres concepts dans la région, justifiés ou non. Israël, de son côté, profite énormément de l’aide financière et militaire américaine, en plus d’un soutien politique qui l’a protégé plutôt efficacement de ses responsabilités au regard du droit international.

Pour garantir ses intérêts en Amérique, Israël compte fortement sur plusieurs groupes de lobbys, nonobstant le Comité américain pour les affaires publiques israéliennes (AIPAC), dont le rôle dans le renforcement de la position d’Israël est difficilement discutable. Cependant, durant les années George W. Bush, les rapports ont commencé à pencher plus en faveur d’Israël qu’en faveur des orientations traditionnelles de la politique étrangère américaine ; ceci en raison de la capacité des néo-conservateurs - un groupe d’idéologues influents pro-israéliens se prétendant patriotes américains - à faire concorder la politique américaine au Moyen-Orient avec l’agenda régional d’Israël, laissant croire aux USA qu’Israël ne peut agir seul, d’où le changement de régime en Irak, la maîtrise sur l’Iran et la Syrie, etc. Les néo-conservateurs ont astucieusement convaincu l’administration US que ce qui était bon pour Israël était bon pour l’Amérique. Avec les 3 068 morts et 40 000 blessés soldats américains qui ont suivi, les USA commencent à réaliser leur erreur fatidique, en dépit de l’obstination de leur Président.

L’affirmation de beaucoup d’analystes du Moyen-Orient selon laquelle l’objectif final des Etats-Unis et d’Israël est la domination des Arabes est-elle exacte ? L’invasion de l’Irak et l’exécution de Saddam sont-elles des étapes vers cet objectif ?

De moult manières, l’Amérique a souvent déterminé ses relations avec les Etats arabes à partir des rapports de ces Etats avec Israël, et/ou de la perception qu’ils en avaient, ainsi qu’avec le prétendu processus de paix. La plupart des Etats arabes sont plus ou moins dominés par les USA et même les Etats « voyou » ont eu par moments de bonnes relations avec Washington et ont été très disposés à devenir, sans problème, des régimes client. Mais alors que certains ont accepté de normaliser leurs relations ouvertement avec Israël (Jordanie, Egypte, Mauritanie), d’autres l’ont fait de manière plus subtile (comme les pays du Golfe, le Maroc, etc.). Ceux qui ont rejeté les paroles de paix d’Israël ou montré leur hostilité à l’égard de l’Etat sioniste ont été stigmatisés en tant que « voyous » et leurs crimes amplifiés plus que de raison. (Le camp docile était qualifié de modéré et d’amical alors que certains étaient violents et tout à fait tyranniques).

Ainsi, ce qui est arrivé avec le meurtre de Saddam et l’intimidation de la Syrie ne relève pas exactement d’une révision des rapports entre Washington et les Arabes mais plutôt d’une redéfinition de ces rapports. L’Amérique réalise qu’elle doit changer les règles du jeu pour s’assurer que les Etats « voyou » deviennent une chose du passé. Elle refuse, même à ses alliés dans la région, le pouvoir de négociation le plus élémentaire, de sorte que les rapports se trouvent décalés de superpuissance/Etat client à superpuissance/simples Etats mandants. C’est ce que Washington est en train de concocter en ce moment. Il y a beaucoup d’obstacles sur sa route, notamment la résurgence des forces islamiques, du Hamas et du Hezbollah, et la résistance en Irak.

Les Nations unies, spécialement l’UNHRC, ont-elles eu un rôle important pour apaiser et réduire la souffrance du peuple palestinien aux mains d’Israël ?

Le comité des Droits de l’Homme des Nations unies (UNHRC) est dans une grande mesure dégagé de l’influence qu’ont les USA sur les Nations unies. Les USA se servent de différents moyens de contrôle pour peser sur les procédures des différents organismes des Nations unies, dont le droit de veto au Conseil de Sécurité, les pressions politiques sur l’Assemblée générale et le refus de financements par diverses branches de l’ONU. L’UNHRC cependant, malgré ses échecs occasionnels, a tenu bon et a, en de nombreuses occasions, interpellé Israël sur sa brutalité. Le comité pourtant n’a que peu ou pas de pouvoir exécutif. Il peut gêner Israël un moment et lancé des appels répétés, au nom des Palestiniens, à la communauté internationale pour qu’elle s’interpose. Les avis du Comité cependant se sont à peine traduits en plan de travail réel pour les Nations unies, les mécanismes de contrôles des Américains sont plus importants que les pouvoirs limités du Comité et que ses capacités à résister aux pressions.

L’article 3 de la Déclaration des Nations unies stipule clairement : « Quiconque a droit à la vie, à la liberté et à la sécurité des personnes ». Y a-t-il eu de véritables tentatives d’appliquer un tel article pour les Palestiniens qui sont assassinés en toute impunité par l’armée israélienne ?

Les principes fondateurs des Nations unies et la déclaration originale sont très nobles en ce qu’ils se sont prononcés clairement contre les cruautés de la Deuxième Guerre mondiale où la dignité humaine et l’inviolabilité de la vie n’ont jamais sombré aussi bas de mémoire d’homme. Cependant, en dehors de leur aspect théorique, depuis sa fondation il y a près de 6 décennies, il reste aux Nations unies à devenir une organisation également représentative de tous, capable de traduire ses principes en actes, appliquant et défendant sa Déclaration des Droits de l’homme avec suffisamment de sérieux pour pouvoir affronter l’arrogance à la fois des superpuissances comme les Etats-Unis ou des petites nations qui violent le droit international comme Israël ou l’Ethiopie. Pour répondre plus directement à votre question, tant que l’esprit de la Déclaration des Nations Unies durera, il faudra qu’il se justifie par des actions concertées et significatives ; du moins pour ce qui concerne le conflit Palestine/Israël.

Quel est votre point de vue sur la définition d’Israël du « cessez-le-feu » ?

Israël ne croit pas dans le cessez-le-feu comme moyen d’arriver à la tranquillité, à la paix. Israël est un Etat qui croit toujours que la suprématie militaire doit être maintenue et s’exercer à tout moment pour soumettre ses ennemis, et il l’exerce de façon si disproportionnée et si fréquemment ! Israël pourrait avoir recours ou utiliser le mot « cessez-le-feu » en trois occasions : une, comme une farce, au sens où il peut employer le terme sans en appliquer les conditions, pour échapper à une critique ; deuxièmement, s’il y est contraint, comme ce fut le cas au Liban après la guerre de juillet et août avec le Hezbollah. Mais même à cette occasion, ce fut un cessez-le-feu tactique. Troisièmement, dans une stratégie politique, par exemple pour renforcer la position du Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, contre ses rivaux du Hamas. En tant que concept visant par lui-même à l’établissement d’une paix significative, le cessez-le-feu n’est pas inscrit encore dans le lexique d’Israël.

Au regard de tout ce qui a été discuté jusqu’ici, où en sera, selon vous, la Palestine dans dix ans ?

Il est peu probable qu’il y ait une quelconque Palestine réellement souveraine dans les 10 années à venir. En effet, tous les signes soulignent le contraire. Même si on souhaite éluder la question, pour maintenant, de la viabilité d’un Etat palestiniens sur la Cisjordanie et Gaza, nul ne peut s’attendre à ce que l’équilibre actuel des pouvoirs, la mauvaise foi des Etats-Unis, l’absence d’un tiers puissant, l’éclatement des Arabes politiquement, et le bouleversement régional qu’a engendré la politique chaotique américaine au Moyen-Orient, sans parler des conflits palestiniens perpétuels, puissent créer une situation où Israël serait convaincu, ou obligé, d’observer les appels à la paix et le respect du droit international, et ainsi se retirer des Territoires occupés.


Ramzy Baroud est Américain Palestinien, journaliste chevronné et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son dernier livre, The Second Palestinian Intifada : A Chronicle of a People’s Struggle est partout disponible ; son livre Searching Jenin est le premier compte rendu systématique, grâce à des témoignages oculaires, des événements d’avril 2002, il a été vendu à des milliers d’exemplaires et est aussi disponible. Baroud a travaillé à la télévision par satellite Al Jazeera pendant deux ans et a enseigné la communication à l’université de technologie de Curtin en Australie. Il est aussi journaliste depuis de nombreuses années, publié dans les plus grands journaux dans le monde.

Il peut être contacté à l’adresse : editor@palestinechronicle.com ;
son site : http://www.ramzybaroud.net/.