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Empire, stratèges et conflits
dimanche 9 septembre 2007 - Maurice Lemoine - Le Monde diplomatique

Pierre Conesa, Les Mécaniques du chaos, Editions de L’Aube, La Tour-d’Aigues, 2007, 172 pages, 16,90 euros.

Dario Battistella, Retour de l’état de guerre, Armand Colin, Paris, 2006, 292 pages, 24,50 euros.

Qiao Liang et Wang Xiangsui, La Guerre hors limites, Rivages poche, « Petite bibliothèque », Paris, 2006, 309 pages, 9 euros.

Gilles Andréani et Pierre Hassner, Justifier la guerre ?, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 2005, 364 pages, 20 euros.

Nicolas Tavaglione, Le Dilemme du soldat, Labor et Fides, Paris, 2005, 165 pages, 20 euros.

Fracas, lueurs, déflagrations du champ de bataille. Sanglé dans son uniforme de dernière génération à pare-balles intégré, le combattant est américain. Un casque assure sa protection. Il lui permet aussi d’utiliser l’équipement électronique qu’il transporte. L’ordinateur, dont il tient la commande à la main, comporte une banque de données et répond aux ordres vocaux. Sur l’écran « tête haute » de son casque, il peut faire apparaître des cartes, sa position calculée par GPS (1), des directives écrites telles que ses ordres de mission, les données techniques nécessaires à l’identification d’un engin, et même des images vidéo. La caméra intégrée au module permet de voir de nuit et à travers la fumée. Montées de chaque côté du casque, des « oreilles électroniques » localisent l’origine des sons. Pour plus de sécurité, le système informatique est relié à un détecteur de mines composé de senseurs thermiques et d’un microradar (2).

Une arme, bien sûr, dans ce cas le fusil d’assaut M-14. Muni d’une caméra thermique capable de détecter des présences camouflées, celui-ci permet également de diffuser des images en réseau. Observateur de tir grâce à son laser de télémétrie et de désignation, tout fantassin devient un élément de la chaîne d’information et de renseignement.

Science-fiction ? En 1994 déjà, certains de ces matériels étaient sur le point d’entrer en service dans l’armée américaine, dans le cadre du 21st Century Land Warrior Project (21CLW). Conçue lors de la première guerre du Golfe (1991), la « révolution dans les affaires militaires » (RMA) pousse alors à l’extrême l’avantage technologique. Pendant l’opération « Tempête du désert », les armes victorieuses de l’Irak n’ont-elles pas été les avions furtifs, les missiles de croisière et les bombes de précision, les autres composantes de la coalition internationale menée par les Américains jouant un rôle subordonné ? La coordination en temps réel de nombreuses armes sur une grande distance a fourni une capacité de combat sans précédent. Un phénomène inimaginable avant l’apparition de l’informatique.

Désormais, les techniques de la communication les plus modernes vont irriguer à tous les niveaux les divisions du XXIe siècle, plus puissantes, plus mobiles, réorganisées. « Dès que notre opposant sur le champ de bataille bougera le petit doigt, l’ensemble de nos forces en sera informé et pourra le mettre immédiatement échec et mat », prophétise le général Dennis Reimer, chef d’état-major de l’US Army (3).

Le combattant devient un ingénieur qui prépare la destruction en toute bonne conscience

« Internet tactique », munitions de précision démultipliant la puissance de feu des chasseurs-bombardiers, multiplication des avions sans pilotes ou drones (Unmanned Aerial Vehicle, UAV), d’abord destinés à la reconnaissance, de plus en plus voués au combat : jamais l’histoire n’a connu un tel fossé entre la première armée du monde et ses rivales ou alliées. Gaston Bouthoul, fondateur en 1945 de la polémologie (4), fut un authentique visionnaire lorsqu’il exposa, en 1962 : « Le combattant tend à devenir un ingénieur qui prépare la destruction d’une génération avec des machines à calculer, des cadrans et des boutons. Cela lui permet d’avoir terriblement bonne conscience et même d’être inconscient ; et il peut répondre à ceux qui lui font des reproches : “Je ne suis pas un boucher, je suis un ingénieur.” »

Comme toute révolution, celle des affaires militaires ne fait pas l’unanimité. Aux Etats-Unis même, certains officiers objectent que l’équipement high-tech du fantassin se révèle très lourd, très encombrant. D’autres s’inquiètent : « La dépendance exagérée vis-à-vis des réseaux d’ordinateurs risque d’affaiblir l’armée au lieu de la renforcer, en entamant profondément son esprit combatif (les soldats devenant avant tout des gestionnaires de réseaux) (5). » En Chine, en 1998, deux colonels de l’armée de l’air, Qiao Liang et Wang Xiangsui (La Guerre hors limites), hochent la tête : « Les recherches menées par les Américains comportent forcément des points théoriques aveugles et des erreurs de raisonnement. »

Conséquence des « frappes à distance », qui permettent d’éviter les pertes (dans son propre camp), le sentiment de supériorité technologique donne naissance à un nouveau concept, celui du « zéro mort ». Refus de revivre les hécatombes du passé, vieillissement de la population, prégnance de l’individualisme, poids des forces culturelles et sociales, montée en puissance des droits de l’homme, cette évolution va dans le sens souhaité par les démocraties occidentales, qui s’y rallient. Dans un autre registre, qui n’exclut pas le premier, gouvernements et états-majors entendent ménager leurs armées professionnelles, formées à grands frais, et au sein desquelles la qualité doit désormais primer sur la quantité.

La guerre devient « humanitaire », renvoyant à l’idée d’interventions militaires destinées à faire cesser des situations intolérables (famines, génocides, nettoyages ethniques, guerres civiles interminables, etc.) (6). Une histoire où l’on retrouve la morale du bon vieux temps avec les bons qui l’emportent à la fin. Pour le plus grand plaisir des stratèges de salon, qui voient avec excitation les « frappes chirurgicales » renouer avec la « guerre fraîche et joyeuse ».

Ce progrès - à première vue - remet néanmoins à l’ordre du jour la réflexion à laquelle - après le vénérable Platon - saint Augustin se livra au Ve siècle, sur la distinction entre « guerre juste », donc licite parce que défensive, et « injuste », donc illicite parce que vouée à l’agression (7). Offrant un cadre d’analyse des conflits en termes de morale, cette doctrine accompagnera au long des siècles - avec de multiples avatars et interruptions - les efforts accomplis pour encadrer l’usage de la force dans les relations entre Etats. Un répertoire de règles divisées en deux groupes la sous-tend : le jus ad bellum (règles d’une entrée en guerre moralement légitime) et le jus in bello (critères d’une conduite de la guerre moralement acceptable) *.

Intégrée au droit international positif, grâce notamment aux conventions de La Haye et de Genève, la notion de « guerre juste » reconnaît le droit de se défendre par les armes, les Etats, comme les individus, ayant des « droits fondamentaux » : « intégrité territoriale » et « autodétermination ». Ce faisant, remarque le philosophe Nicolas Tavaglione (Le Dilemme du soldat), « la doctrine est à première vue supérieure à ses deux adversaires théoriques les plus féroces : pacifisme absolu et réalisme amoral ».

Menée sous les auspices de l’Organisation des Nations unies (ONU), « Tempête du désert » s’accompagnait de l’espoir d’un « nouvel ordre mondial ». Dans les faits, la renonciation inscrite dans la charte des Nations unies à l’usage non défensif de la force n’entrave guère les Etats, constatent Gilles Andréani et Pierre Hassner (Justifier la guerre ?). Pendant dix ans, c’est certes, en apparence, l’intervention « humanitaire » qui domine - Somalie, Haïti, Bosnie-Herzégovine, Rwanda, Sierra Leone, Kosovo, Timor-Leste, République démocratique du Congo. Mais « ses fortunes vont suivre une courbe hésitante ». Car qui décide d’opposer la violence à la violence ? Quand, comment, au nom de quoi ?

A mesure que, depuis la fin de la guerre froide, leur influence grandit, les Etats-Unis se veulent sauveurs de la planète, gendarmes du monde, émissaires de la paix et de la démocratie... Trop souvent suivis, en dernière analyse, par les Européens. D’une distinction bien marquée entre l’humanitaire et le sécuritaire, on passe, au Kosovo, à un recours à la force ouverte.

A la suite des massacres perpétrés par les forces de Belgrade, qui auraient causé près de dix mille morts civils, les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) déclenchent une guerre éclair aérienne de soixante-dix-neuf jours (1999), contre l’avis de l’ONU (8). Illégale - bien que le Conseil de sécurité ait refusé de la condamner -, l’intervention fait émerger de nouvelles questions. Par exemple : « Celle de savoir si la force doit servir en priorité à la protection des victimes ou à la coercition de l’agresseur » (Andréani et Hassner). Juste cause ? « L’OTAN invoquait des buts humanitaires, note Tavaglione : arrêter les forces serbes se livrant à des opérations d’épuration ethnique contre les populations albanaises du Kosovo. (...) Alors que le théâtre des opérations était situé au Kosovo, les bombardements ont avant tout frappé la Serbie. (...) Conduits loin du champ de bataille, ces derniers visaient à “punir la société”, brisant ainsi sa volonté ou sapant son moral, dans l’espoir [qu’elle] entraîne d’une manière ou d’une autre son gouvernement à cesser le combat. » En d’autres termes, prise en otage de la population civile non combattante, formellement prohibée par le jus in bello.

Au terme de ce conflit, une autre question passera inaperçue : si les stratèges américains tirent à nouveau de cette victoire éclair le sentiment que la supériorité aérienne permet à elle seule de briser une armée adverse, ils n’ont pas abordé le problème de l’occupation terrestre face à une population hostile. Pourtant, la déroute somalienne aurait dû attirer l’attention. D’un strict point de vue militaire, le raid qu’ils menèrent à Mogadiscio, le 3 octobre 1993, fut un succès. Mais le prix à payer - dix-neuf boys tués ou disparus, quatre-vingt-quatre blessés - fut trop lourd pour l’opinion publique d’un pays devenu adepte du « zéro mort ». Il imposa, comme cela avait été le cas en 1982 à Beyrouth, un retrait précipité.

Tous les coups sont permis, sans considération
pour la loi et la morale

Première conclusion : il n’y aura jamais la même disposition à accepter le risque et la mort pour une mission de maintien de la paix relevant de la stricte coopération multinationale non contraignante, que pour répondre à une agression meurtrière sur son propre sol (9). A Pékin, Liang et Xiangsui en tirent, eux, une autre leçon : « Si l’on en juge par la performance de l’armée américaine en Somalie, où elle se trouve désemparée face aux forces d’Aïdid (10), on peut conclure que la force militaire la plus moderne n’a pas la capacité de contrôler la clameur publique, ni d’affronter un opposant qui opère de manière non conventionnelle. »

Non conventionnel, l’attentat sur le territoire américain du 11 septembre 2001 l’est par définition - confirmant la prescience des deux Chinois (ils ont rédigé leur ouvrage en 1998). « Lorsque des pays pauvres, de faible puissance militaire, ainsi que des entités guerrières non étatiques résistent à des puissances supérieures, comme la Tchétchénie à la Russie, la Somalie aux Etats-Unis, l’Irlande du Nord à la Grande-Bretagne et les partisans du djihad islamique à l’Occident tout entier (...), la sagesse leur commande de refuser systématiquement le face-à-face brutal avec les armées des grandes puissances et d’utiliser au contraire, pour leur tenir tête, les diverses formes de combat que sont la guérilla (principalement urbaine), la guerre terroriste, la guerre sainte, la guerre prolongée et la guerre des réseaux. »

La riposte au 11-Septembre marque la fin du « zéro mort » (américain). C’est qu’il s’agit cette fois, pour Washington, de défendre ses propres citoyens. Officiellement du moins... car la Maison Blanche mobilise la plus puissante armée du monde pour mener une action qui aurait dû rester du domaine de la police et des services de renseignement. On ne s’étendra pas ici sur les raisons profondes, déjà connues, de la « guerre mondiale contre le terrorisme » : détruire les capacités militaires d’une partie du monde arabe tout en contrôlant les ressources pétrolières du Golfe. En attaquant l’Afghanistan pour en chasser les talibans, les experts du Pentagone estimaient que le conflit se terminerait au printemps 2002. On sait ce qu’il en est advenu.

Le 18 mars 2003, au prétexte d’armes de destruction massive (ADM) inexistantes, les Etats-Unis déclenchent leur offensive contre l’Irak de Saddam Hussein, en dehors de toute autorisation de l’ONU et à l’encontre de la volonté de plusieurs alliés. « L’abandon du multilatéralisme intra-occidental est particulièrement révélateur du retour des Etats-Unis aux valeurs hobbesiennes », écrit Dario Battistella (Retour de l’état de guerre).

La conception hobbesienne (de Thomas Hobbes, 1588-1679, philosophe anglais) de la guerre, rappelle-t-il, a caractérisé les relations entre unités politiques tout au long de l’Antiquité et du Moyen Age avant que la France napoléonienne puis l’Allemagne hitlérienne ne se la réapproprient. Elle repose sur deux postulats : « D’un côté, l’acceptation de la guerre illimitée, de l’exercice maximal de la force et l’exclusion de tout compromis avec l’ennemi pendant le combat, étant entendu que le but de la guerre est la “destruction de l’armée” ; de l’autre, “la croyance en la guerre préventive” synonyme d’absence de règles au sujet du déclenchement d’une guerre. Tous les coups sont permis, sans considération pour la loi et la morale. »

On peut légitimement discuter de la nécessité de déclencher une guerre « préventive » - en réalité, « préemptive ». « L’idée que le recours à la force doit être repoussé jusqu’après l’échec de toutes les tentatives de règlement pacifique aurait, en cas de génocide annoncé ou prévisible, des conséquences désastreuses », estiment à juste titre Andréani et Hassner. L’exemple du Rwanda hante les mémoires. Ou encore : « Quelle décision prendre quand il devient évident, pour les experts militaires, qu’une action militaire à une date donnée aurait de grandes chances d’être brève et couronnée de succès, alors que six mois plus tard, le rapport de forces ayant changé, l’affrontement serait plus meurtrier et plus incertain (11) ? »

En l’occurrence, le choix par Washington du terme « préventive » plutôt que « préemptive » - inscrit, lui, dans la doctrine de la guerre juste - ne doit rien au hasard. La différence concerne la temporalité de la menace : une guerre préemptive est entreprise face à un péril perçu comme imminent ; une guerre préventive l’est pour répondre à un danger... potentiel. Pour Battistella, « en attaquant “sur des soupçons vagues et incertains”, les Etats-Unis deviennent eux-même un “injuste agresseur” ». D’autant plus inquiétant pour qui refuse leur hégémonie que, publiée par la Maison Blanche le 9 janvier 2002, la « Nuclear posture review » marque un bouleversement dans l’approche des questions nucléaires. Aux antipodes du concept de dissuasion, la miniaturisation des armes - les mini-nukes - ouvre la porte à un « emploi mesuré ».

Qui peut douter désormais que la guerre américaine en Irak a plutôt aggravé que réduit les menaces de terrorisme et de prolifération, interroge Pierre Conesa dans un essai (Les Mécaniques du chaos) tendant à démontrer qu’unilatéralisme, terrorisme et prolifération sont liés dialectiquement pour créer une mécanique de l’insécurité internationale ? La chute de l’Union soviétique en 1991, avance-t-il, « a insufflé un sentiment d’ivresse triomphaliste aussi bien chez les théoriciens de l’islamisme violent, convaincus d’avoir vaincus seuls l’URSS en Afghanistan, que chez les penseurs du néoconservatisme américain qui voyaient s’effondrer la “puissance du mal” ». Pour Conesa, le choc des extrémismes religieux est incontestablement une caractéristique dominante de l’instabilité internationale. Tentant quelques parallèles entre le fondamentalisme « sudiste » et le fondamentalisme « sunnite », il voit dans l’unilatéralisme de l’équipe Bush celui d’une puissance qui justifie son identité comme une sorte de « particularisme sacralisé », « un “messianisme démocratique radical”, auquel les néoévangélistes donnent un quitus religieux pour en faire un “patriotisme biblique” ». Il est de même nature que celui qui inspire les djihadistes quand ils font de l’islam le principe absolu et définitif. « Le but du conflit étant le triomphe de la religion “vraie”, le résultat ne peut être que la victoire finale et aucune négociation n’est possible avec l’“autre”, présenté comme le mal absolu. »

Pour des coûts réduits, les « égalisateurs de puissance » gomment le déséquilibre militaire

Dans une région où le jeu des puissances extérieures exacerbe le nationalisme et le rejet de l’Occident, chacun des acteurs voit l’agressivité chez l’ennemi et justifie sa propre violence par l’antériorité de celle des autres. Cela est vrai tant pour la nébuleuse Al-Qaida que pour les Etats soumis à la vindicte de Washington. « La seule riposte possible se joue dorénavant dans les “égalisateurs de puissance” que sont la prolifération d’armes de destruction massive, la guerre irrégulière ou le terrorisme, qui, pour des coûts réduits, gomment le déséquilibre militaire. » L’incessante lutte entre le bouclier et l’épée que mènent les stratèges de tous les pays depuis des siècles...

Fameux général de l’époque des Printemps et des Automnes (722-481 av. J.-C.), le chinois Sun Tzu a développé ses conceptions sur la stratégie et la tactique dans un petit ouvrage, L’Art de la guerre. Sans renier l’intérêt du combat direct, il y préconise l’utilisation de tous les effets indirects susceptibles de contribuer à la victoire, voire sans livrer bataille. Deux mille cinq cents ans plus tard, dans une Chine considérée par Washington comme une puissance rivale montante, les colonels Liang et Xiangsui n’ont en rien renié sa pensée. Publié à Pékin en février 1999, leur ouvrage offre une possibilité de comparaison entre deux cultures stratégiques, l’américaine et la chinoise, que tout oppose. Qu’importe pour les deux militaires si la « guerre asymétrique » est une appellation nouvelle. « C’est en réalité une affaire ancienne, la réponse du faible au fort. »

Pékin s’inquiète d’un « encerclement » de la Chine par la présence militaire des Etats-Unis dans la région ou par un renforcement de leur système d’alliances. Pour éviter une course aux armements épuisante et sans espoir, La Guerre hors limites élargit les actions belliqueuses à tous les domaines autres que le domaine militaire, à tous les moyens autres que les moyens guerriers. « L’aide économique, les sanctions commerciales, la médiation diplomatique, l’acculturation, la propagande médiatique, l’établissement et l’usage de règlements internationaux, le recours à des résolutions des Nations unies, etc., tout en constituant des domaines annexes, sont de plus en plus des moyens paramilitaires au service des politiciens. » En résumé, compte tenu du rapport des forces, Pékin continuera de favoriser la diplomatie, et plus largement ce qu’on appelle le soft power (« force tranquille »), pour tenter de modifier la situation à son avantage.

En cas de conflit ouvert... « Les modèles de la guerre traditionnelle ainsi que les théories et méthodes qui s’y rattachent vont se retrouver face à un défi. » Pour les auteurs, tous les domaines vont devenir les champs de bataille de l’avenir. Et à bon entendeur, salut ! « Un seul krach boursier provoqué par l’homme, une seule invasion par un virus informatique, une simple rumeur ou un simple scandale provoquant une fluctuation du taux de change du pays ennemi ou exposant ses dirigeants sur Internet, toutes ces actions peuvent être rangées dans la catégorie des armements de conception nouvelle. »

Dépassant le « primat du militaire », Liang et Xiangsui font remarquer qu’une grande puissance en voie de mondialisation comme la Chine a déjà la capacité d’ébranler l’économie planétaire simplement en modifiant sa politique économique. « Dans une telle hypothèse, le résultat serait certainement supérieur à celui d’une attaque militaire. » Bref, la distinction entre champ de bataille et non-champ de bataille n’existe plus. L’utilisation d’un moyen unique sera de moins en moins efficace, alors que l’utilisation conjuguée de méthodes diverses présentera des avantages évidents.

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Maurice Lemoine

En conclusion, les deux stratèges observent : « Les Etats-Unis sont en train de concentrer l’essentiel de leur énergie pour faire à nouveau une “guerre de type guerre froide” et, très probablement, dépensent leur force dans la mauvaise direction.


Passionné de l’Amérique Latine et surtout du Venezuela, Maurice Lemoine a été membre de la rédaction de la revue ’Autrement’, producteur délégué aux ’Nuits Magnétiques’ sur France Culture, puis rédacteur en chef de ’La Chronique’ d’Amnesty International de 1993 à 1996. Il est, par la suite, devenu journaliste et rédacteur en chef adjoint du ’Monde diplomatique’.



Notes :

(1) Global Positioning System.
(2) Jon Gawne, « Le combattant américain du XXIe siècle », Raids, Paris, décembre 1994.
(3) Jean Laffay, « L’US Army du XXIe siècle », Raids, Paris, mars 1999.
(4) Etude scientifique des guerres et, plus largement, des phénomènes d’agressivité collective. Son ouvrage Le Phénomène guerre (Payot, Paris, 1962) vient d’être réédité (« Petite bibliothèque Payot », Paris, 2006).
(5) Jean Laffay, op. cit.
(6) Cf. Olivier Hubac (sous la dir. de), Mercenaires et polices privées, Universalis, Paris, 2005.
(7) Sur ce sujet, cf. Christian Delanghe et Henri Paris, Les Nouveaux Visages de la guerre, Pharos - Jacques-Marie Laffont, Paris, 2006.
(8) La Chine et la Russie s’opposent à une intervention qui risque d’aboutir à la partition d’un pays considéré comme souverain. Pékin pense à Taïwan, et Moscou à la Tchétchénie.
(9) Olivier Hubac, op. cit.
(10) Mohamed Farah Aïdid, un « seigneur de la guerre ».
(11) Justice et paix - France, « Dossier de réflexion sur les interventions militaires extérieures », Documents-Episcopat, Paris, 8 mai 2000.

* Le « jus ad bellum »

1. Une guerre est justifiée si elle vise une juste cause objective (résistance à l’agression, protection des innocents, réparation d’un tort).

2. Une guerre est justifiée si elle est motivée par une intention droite subjective - les chefs d’Etat invoquant la juste cause de bonne foi, et non pas comme un prétexte déguisant des motifs immoraux.

3. Une guerre est justifiée si elle est déclarée publiquement en bonne et due forme par une autorité compétente.

4. Une guerre est justifiée si elle constitue le dernier recours disponible pour promouvoir la juste cause - les moyens pacifiques de résolution du conflit étant épuisés.

5. .Une guerre est justifiée si elle a des chances raisonnables de réussir - une guerre « désespérée » étant ainsi exclue

6. Une guerre est justifiée si elle entraîne des dommages proportionnels au tort qu’elle vise à redresser.

Le « jus in bello »

1. Un belligérant doit faire preuve de discrimination entre combattants et non-combattants - les populations civiles jouissant de l’immunité et ne devant jamais être prises pour cible.

2. Un belligérant doit se limiter à des actions proportionnelles aux objectifs poursuivis - les armes de destruction massive, par exemple, étant absolument bannies.

3. Un belligérant doit s’interdire tout moyen intrinsèquement mauvais - campagne de viols en masse, génocide, emploi d’armes aux effets incontrôlables (chimiques ou biologiques).

Maurice Lemoine - Le Monde diplomatique, juin 2007