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La fracture Orient-Occident : une vision binaire et explosive du monde (partie 2/2)
mardi 7 août 2007 - Georges Corm - Futuribles

La fracture Orient-Occident : une vision binaire et explosive du monde (partie 1/2)

3) Le monde méditerranéo-asiatique est-il la source des problèmes actuels ?

Quelles menaces et quels dangers représentent aujourd’hui ce bloc ? La réponse se
trouve dans une question préalable à celle-ci et notamment celle de l’existence d’une
automaticité de la solidarité entre les composantes de ce bloc, similaire à celle qui
règne dans le bloc euro-atlantique.
Il est curieux que les observateurs ne voient pas la nature hétéroclite de ce que l’on
désigne très faussement comme « monde musulman » et encore moins sa faiblesse
organique. Certes, le pan-islamisme est une idéologie relativement vielle née dans le
contexte de la résistance de l’Empire ottoman à son démembrement par les puissance coloniales européennes. Il n’a cependant jamais réussi à mobiliser les Etats
musulmans existants pour faire face à l’Europe. L’Empire ottoman et la monarchie
séfévide perse n’ont jamais fait cause commune contre le même danger, bien au
contraire ce sont les guerres qui les ont opposées très longtemps qui ont épuisé ces
deux puissances musulmanes et facilité le succès des entreprises coloniales
européennes et russes. Depuis, la sécession d’une partie des musulmans des Indes et la
création du Pakistan, les musulmans de ce continent, si puissants qu’ils aient été
autrefois, ne se sont pas plus unis entre eux ou avec les Perses ou les Turcs ou même
les Arabes.

En réalité, les grandes structures d’empires ou sultanats musulmans ont
définitivement sombré en 1918 avec l’effondrement de l’empire ottoman, ce qui rend
très fantaisiste l’hypothèse favorite du Président Georges W. Bush suivant laquelle
Ben Laden voudrait reconstituer un empire islamique pour conquérir le monde
chrétien. On voit mal, à ce stade, ce qui pourrait amener à la reconstitution d’un tel
empire.

Quant à l’Organisation de la Conférence des pays islamiques, née au début des années
soixante-dix, sous la houlette de l’Arabie saoudite devenant un géant pétrolier, et de
son allié pakistanais, sa raison d’être était clairement de réduire l’influence à la fois de
la Ligue des Etats arabes et du Mouvement des non-Alignés, devenus très bruyants et
plus proches de Moscou que de Washington. Cette organisation, pas plus que la Ligue
arabe, d’ailleurs, n’a jamais réussi à réaliser le moindre degré de solidarité entre ses
membres, encore moins à éviter la guerre ravageuse entre l’Irak et l’Iran, deux pays
musulmans voisins, guerre qui a duré huit ans (1980-1988) et affaibli
considérablement ces deux puissances régionales. Seule la fortune saoudienne et les
canaux d’aide des Etats fortunés de la Péninsule arabique permet à cette organisation
de continuer d’exister, sans que son existence ne produise un changement quelconque
dans l’état de misère, de conflits et de discorde des pays musulmans.

Cette zone dite
« musulmane » du monde a été ou reste dévorée par les guerres civiles ou des troubles
internes graves (Liban, Algérie, Soudan, Yémen, Somalie, Afghanistan, Pakistan), les
rivalités de factions, l’hostilité de la plupart des régimes politiques les uns vis-à-vis
des autres, la fuite des cerveaux, la renaissance des conflits ou des tensions religieuses
à l’intérieur de la religion musulmane dont la diversité de pratiques et de dogmes ne
se réduit pas à la seule opposition entre sunnite et chiite, mais comprend de
nombreuses sectes encore survivantes des temps de la gloire et du pluralisme de la
civilisation islamique. Pour une exception de développement économique réussie, la
Malaisie, et deux cas spécifiques et très différent l’un de l’autre de cohésion nationale,
le cas turc et le cas iranien, sans parler du club fermé des très riches monarchies et
principautés pétrolières de la péninsule arabique qui sont des nains militaires, le reste
du monde musulman est à l’abandon, hors de tous les circuits de puissance, de
richesse et de connaissance scientifiques et techniques et, à fortiori militaires.

Aujourd’hui, cependant, le risque systémique pour la sécurité mondiale que présente
le bloc méditerranéo-asiatique est non pas dans sa puissance militaire ou scientifique
et culturelle, mais au contraire dans son état de faiblesse et de délabrement, qui
favorise les interventions externes dans ses affaires et multiplie les incitations au
terrorisme, dont se plaint tant le monde euro-atlantique.
Le bloc méditerranéo-asiatique peut-il devenir vraiment à un horizon temporel visible
une menace de nature proprement militaire pour le monde euro-atlantique ? Il faudrait
pour y croire adopter l’hypothèse que le terrorisme actuel qui s’exerce à l’intérieur des
sociétés musulmanes constitue le signe avant coureur d’un effondrement des régimes
politiques usés et totalement ou partiellement impopulaires (Egypte, Pakistan, Arabie
saoudite, Maroc, Tunisie, Algérie, par exemple, tous proches des Etats-Unis).

De cet effondrement, dont pourrait par ailleurs résulter une série de guerres civiles plus ou
moins longues, pourrait éventuellement naître une renaissance globale au cours de la
quelle ces pays, en alliance étroite, mettraient sur pied une organisation militaire
commune dans le but non seulement de bouter hors du monde musulman toutes les
armées occidentales, mais aussi de prendre une revanche historique en tentant
d’envahir l’Europe. Ceci supposerait, bien sûr, qu’à l’issue des troubles et guerres
internes, les sociétés concernées, une fois leur unité retrouvée, puissent rapidement
développer des capacités de production militaire, notamment en matière d’aviation
performante et de moyens navals massifs. Il s’agit d’une hypothèse peu réaliste dans
un horizon de temps raisonnable et qui ne tient pas compte des possibilités atomiques
dont disposent les pays occidentaux qui pourraient effectuer des frappes préventives.

En réalité, arrivés à ce point de l’analyse, il faut examiner les risques de débordement
du conflit israélo-arabe, que la responsabilité en revienne aux Iraniens, aux
mouvements de résistance arabes qui se réclament de l’islam (essentiellement le
Hamas et le Hezbollah) ou aux Israéliens et à leur protecteur américain. L’Etat
d’Israël polarise, en effet, aujourd’hui, une symbolique contradictoire pour les deux
blocs supposés antagonistes ; il sert de ciment positif ou négatif aux deux imaginaires
enflammés et stimule des psychologies collectives exacerbées par la façon dont
fonctionnent les médias, les recherches académiques et les discours flamboyants de
certains chefs d’Etat dans l’un ou l’autre des deux blocs.

4) La normalisation de l’existence israélienne et Palestinienne au Moyen-Orient

Quelques remarques de bon sens sont indispensables pour prendre la mesure de la
complexité du problème israélien.

La naissance du Mouvement sioniste en Europe à la fin du XIXème, puis la première
vague de colonisation des territoires palestiniens durant la première moitié du XXème
siècle et la création de l’Etat d’Israël en 1948, sont des phénomènes majeurs. Leur
dynamique, cependant, appartient exclusivement aux drames et traumatismes de
l’histoire européenne. Les peuples du Proche-Orient arabe, Palestinien ou voisins de
la Palestine, n’ont jamais été parties prenantes ou acteurs de cette dynamique
exclusivement européenne. On a aussi trop souvent tendance à oublier que le
problème créé par les persécutions exercées à l’encontre des communautés juives n’a
concerné que le judaïsme européen (dit ashkenaze) et non l’ensemble des
communautés juives sur d’autres continents.

L’Etat d’Israël, en tant qu’Etat des Juifs, comme l’appelait Hertzl, le fondateur du
Mouvement sioniste, est donc essentiellement la résultante de l’histoire européenne et
la conséquence du martyr des communautés juives européennes. Le rêve de
rassembler tous les Juifs dans un même Etat, en dépit des efforts massifs réalisés pour
transférer les Juifs non Européens en Israël, ne semble pas près se réaliser. Il se heurte
à différents obstacles, dont l’opposition au sein même du judaïsme à l’idée d’un Etat
juif, jugé incompatible avec les fondements même de la théologie juive ou à l’éthique humaniste juive (12). De plus, la lutte vigoureuse en Europe, comme aux Etats-Unis
contre l’anti-sémitisme dont les formes racistes et théologiques aiguës ont aujourd’hui
pratiquement disparues, rend peu probable la réalisation des conditions même d’une
émigration massive des Juifs occidentaux, européens et américains, en Israël.

La démographie déclinante de la société israélienne et le tarissement des sources de
l’émigration, face à la forte croissance démographique de la société palestinienne et
des sociétés arabes environnantes, sont eux aussi autant de facteurs qu’il convient de
prendre en compte dans tout scénario futur de la région.

Il est grand temps par ailleurs de prendre acte du fait que la construction d’un Etat
palestinien est désormais impossible. Ceci est dû autant à la multiplication des
colonies de peuplement et leur extension, qu’à la construction du mur de séparation,
dont le principe même à été condamné par la Cour internationale de Justice en 2004,
et qui isole entre eux encore plus les éventuels « bantoustans » palestiniens. Certes,
l’émergence d’un Etat palestinien continue d’être à l’ordre du jour sur le plan des
discours politiques et du thème ressassé à toutes les sauces de la « relance du
processus de paix », toutefois un regard rapide sur une carte de la Cisjordanie qui se
présente comme une peau de léopard entre un fonds blanc palestinien et les très
nombreuses tâches noires que sont les implantations israéliennes, montre bien que les
discours des politiques sur la nécessaire création d’un Etat palestinien coexistant
paisiblement avec l’Etat israélien sont totalement détachés des réalités du terrain.

Entre les tendances démographiques divergentes, israélienne et palestinienne, et
l’impossibilité physique de la constitution d’un territoire palestinien en continu sur le
terrain, la normalisation de l’existence israélienne et palestinienne au Moyen-Orient
semble s’éloigner plutôt que se rapprocher. La seule perspective réaliste à long terme
qui préserverait les deux populations israélienne et palestinienne serait une solution à
l’Afrique du Sud, adaptée au contexte local. La règle de la majorité pourrait ne pas
être mise en oeuvre, mais celle d’une démocratie consensuelle sur le modèle libanais
ou suisse ou belge. De la sorte, citoyens arabes ou citoyens Juifs de tout le territoire
de la Palestine historique seraient associés à la gestion d’un Etat commun, mettant fin
au processus de violences ininterrompues dont les retombées régionales sont toujours
aussi explosives.

Pour qu’une telle hypothèse optimiste se réalise rapidement, sans que de nouvelles
violences n’éclatent durant de longues années encore, il convient de dépasser les
traumatismes de l’histoire européenne qui ont donné naissance à l’Etat d’Israël et lui
ont permis d’être, de fait, exempté de soumission aux règles reconnues du droit
international classique et aux décisions successives de organes divers des Nations
Unies. On ne manquera pas d’ailleurs de remarquer que les critiques se multiplient
aux Etats-Unis même sur la politique d’alignement du gouvernement américain sur
l’Etat d’Israël (13).

Le lobby pro-israélien est dénoncé, de plus en plus, comme seul
responsable des dérapages de la politique extérieure américaine, en ignorant les
facteurs internes américains, notamment la composante d’idéologie eschatologique
des néo-conservateurs et néo-évangélistes qui voit dans le retour des Juifs en Palestine, un accomplissement de l’Histoire (14) ; de même, les racines du nationalisme
de type biblique des Puritains qui ont vu dans la conquête de l’Amérique un nouvel
Israël, ne sont pas évoquées pour expliquer pourquoi le lobby pro-israélien est si
efficace. Aussi, la dénonciation de ce lobby, comme facteur explicatif clé de la crise,
ne peut que faire revivre les vieux démons antisémites. Ces derniers se sont abreuvés
à toute la littérature anti-Lumières, dénonçant la Révolution française comme une
conspiration judéo-maçonnique (15). Aujourd’hui, le destin de l’Etat d’Israël se joue
peut-être dans les convulsions qui se préparent. L’histoire conflictuelle des idéologies
européennes n’est décidément pas terminée et peu s’inquiètent de lui trouver un
apaisement réel.

La rhétorique flamboyante du nouveau chef de l’Etat iranien et la crise internationale
qui couve à propos de l’Iran constituent une nouvelle diversion à ces situations en
quête de solution, mais qui ne peuvent venir que de l’intérieur de l’Europe elle-même.

5) L’Etat iranien peut-il être la source d’une conflagration au Moyen-Orient ?

Il est curieux de constater que l’attention du monde occidental s’est portée de façon
beaucoup plus virulente sur l’Iran que sur la Corée du Nord. Cette dernière n’a pas
signé le traité de non-prolifération, n’a pas caché le développement de son programme
atomique militaire et en fait la démonstration. L’Iran est un cas tout à fait différent où
ce pays, membre de l’AIEA et ouvert à ses inspections, est plus jugé sur ses intentions
futures de vouloir se doter de la bombe que sur la réalité présente. La rhétorique antiiranienne
des Etats-Unis est particulièrement virulente, mais ses racines sont à
rechercher dans les mésaventures subies lors de la révolution iranienne de 1979 et la
prise en otage de l’ambassade américaine. Toutefois, lors de l’assagissement de la
révolution et l’accession du très modéré Ahmed Khatimi (1998-2006) à la présidence
de la république islamique d’Iran, les Etats-Unis n’ont pas saisi l’occasion d’une
possible normalisation des relations.

Durant huit ans, le président iranien a prêché l’ouverture et le dialogue avec
l’Occident. Il n’a guère réussi à infléchir la politique des Etats-Unis. L’arrivée
d’Ahmadinajjad à la présidence de la République islamique d’Iran au début de l’année
2006 a été en quelque sorte une réaction à l’échec des ouvertures précédentes, échec
qui remettait le vent en poupe aux nationalistes purs et durs. Depuis, la guerre des
rhétoriques entre l’Iran et les Etats-Unis n’arrête pas et les bruits de botte se font
entendre, de même que l’on assiste à un déploiement naval américain impressionnant
dans le détroit d’Hormuz. De plus, outre la question atomique, il est reproché à l’Iran
de nier l’Holocauste et vouloir détruire Israël, de soutenir le terrorisme, plus
particulièrement les mouvements de résistance du Hamas, du Hezbollah, sans parler
des accusations qui lui sont lancés, ainsi qu’à la Syrie, d’être responsable du chaos
sanglant en Irak.

Ici encore, quelques observations de bon sens sont nécessaires. Le très haut profil
acquis par l’Iran dans le monde arabe et musulman résulte en grande partie de l’attitude de soumission de beaucoup de régimes arabes vis à vis des Etats-Unis, en
particulier ceux de l’Egypte, de l’Arabie saoudite et de la Jordanie et de leur
indifférence au sort des Palestiniens ou à celui des Libanais lors de l’invasion par
Israël du sud du Liban en 1978, puis celle de 1982 qui a amené l’armée israélienne
jusqu’à Beyrouth, ou celle de l’été 2006. Les zones traditionnelles d’influence de
l’Iran se situent hors du monde arabe, en Asie caucasienne et centrale et en
Afghanistan. Depuis, la fin des grands royaumes perses au VIIème siècle, les Iraniens
n’ont pas fait de guerres d’expansion, en dehors des guerres qui les ont opposés à
l’empire ottoman lors du règne de la dynastie des Séfévides. Il serait difficile, en tous
cas, à l’Iran de conquérir le monde arabe et de s’y installer et il est peu probable que
le régime se lance dans une pareille aventure.

Plus inquiétante est la politique menée par certains Etats arabes qui reprenant les
thèmes mis en avant autrefois par Saddam Hussein pour justifier sa guerre contre
l’Iran s’efforcent de convaincre d’un danger imminent de subversion et de domination
iranienne sur le monde arabe. Les trois Etats qui oeuvrent en ce sens, l’Egypte,
l’Arabie saoudite et la Jordanie, sont les plus fidèles alliés des Etats-Unis ; ils se
présentent comme des défendeurs du sunnisme en Islam contre une subversion chiite,
alimentée par l’Iran. Un scénario de guerre civile inter-musulmane, comme il existe
déjà en Irak occupée par les Etats-Unis, pourrait venir affaiblir encore plus dans la
région toute velléité de résistance à l’ordre imposé par les Etats-Unis et Israël et, de
façon générale, accepté par les pays de l’Union européenne. L’Etat iranien lui-même
qui inclut de nombreux groupes ethniques, dont les Kurdes, ainsi que plusieurs
millions de sunnites et de nombreuses sectes religieuses musulmanes ou autres,
pourrait être victime d’une contagion. Une attaque américaine ou israélienne ou des
troubles internes graves attireraient des interventions externes encore plus massives et
nombreuses.

De plus, quelle que soit les sentiments que l’on puisse éprouver sur la nature du
régime iranien, la crise actuelle à propos des activités nucléaires de ce pays pose dans
toute son ampleur la question des critères à travers lesquels on peut accepter qu’un
pays accède à l’arme nucléaire. Si le Pakistan, dont le régime n’est pas
particulièrement démocratique et où l’islamisme prend depuis des années des formes
particulièrement virulentes, a eu accès à l’arme atomique sans que cela ne suscite de
protestations fortes ou de sanctions internationales, comment peut-on vouloir
l’interdire à d’autres pays ? En dehors du club des cinq grandes puissances, membres
du Conseil de sécurité de l’ONU, le Pakistan, l’Inde et Israël, sont trois pays qui l’ont
acquise sans que cela ne suscité de crise internationale grave. Or la question du
contrôle et de la limitation des armements nucléaires ou d’autres armes de destruction
massive devra bien un jour être abordée de façon rationnelle et sans la passion qui
caractérise aujourd’hui la discussion du dossier iranien.

En fait, dans le contexte d’extrême tension géopolitique dans la région, la situation
iranienne pourrait bien être le déclencheur d’une guerre beaucoup plus large dont
l’épicentre serait le Moyen-Orient. La Chine et la Russie n’y resterait pas indifférente
et fournirait sûrement à l’Iran des armes et un appui de façon à contrer une nouvelle
expansion de l’hyperpuissance américaine. On peut même légitimement inscrire, dans
cette effort de réflexion prospective, l’hypothèse d’une guerre généralisée opposant le
bloc euro-atlantique, dont les mécanismes de solidarité militaire sont toujours actifs à
travers l’OTAN et qui dispose de contingents militaires déployés en Asie, d’un côté, et une coalition qui se formerait autour de l’Iran, en cas d’attaque préventive
américaine, et comprenant la Russie et la Chine, ouvertement ou par livraison
massives d’armes, de l’autre côté. Les gouvernements arabes se diviseraient alors,
encore plus qu’ils ne le sont aujourd’hui, entre ceux qui suivraient les Etats-Unis et
ceux, comme la Syrie, qui confirmeraient leur adhésion au camp des défenseurs de
l’Iran.

Il faut se demander par ailleurs si toute la rhétorique américaine sur le terrorisme et
l’islamo-fascisme n’est pas un prétexte qui légitime l’abandon des règles classiques
du droit international, comme cela s’était produit dans les années trente du siècle
dernier. C’est cet abandon permet le déploiement des forces armées américaines et les
contingents européens alliés dans le monde, déploiement qui serait essentiellement
motivé par le souci de tenir en échec toute renaissance militaire russe ou toute
extension de la puissance économique chinoise et sa transformation en puissance
militaire. Une telle hypothèse paraît beaucoup plus « rationnelle » et susceptible d’être
celle des militaires du Pentagone et du complexe militaro-industriel américain, que
celle avancée dans les discours de George W. Bush sur la menace terroriste et celle de
l’islamo-fascisme. Elle serait aussi en harmonie avec l’autre hypothèse évoquée ici
d’une hyperpuissance américaine engagée dans une dynamique d’imposition de sa
domination sur l’ensemble de la planète, après avoir gagné les deux guerres mondiales
et la Guerre froide qui n’était pas moins mondiale que les deux autres. Peu importe ici
pour l’analyse que l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak soit le signe avant-coureur
d’une décadence ou celui d’une puissance toujours en expansion : le résultat sur le
terrain est le même.

En tous cas, rien jusqu’ici n’a arrêté cette dynamique ; elle peut donc apparaître
normale, naturelle et légitime, puisque la victoire a été chaque fois dans le camp euroatlantique
dont la solidarité n’a pas véritablement été ébranlée. Dans cette optique, et
comme le plaide le président américain, le revers américain en Irak ne peut apparaître
que comme momentané et l’invasion de ce pays justifiée par la recrudescence de
terrorisme, qu’elle a pourtant provoquée. Un cercle vicieux est ainsi enclenché où la
guerre contre le terrorisme déclenche encore plus de terrorisme qui justifie un
renforcement du déploiement militaire occidental. Le déploiement militaire occidental
depuis 2002 ne peut qu’inquiéter toujours plus la Chine et la Russie, deux puissances
majeures, jusqu’ici relativement passives, pour des raisons différentes et propres à
chacune d’elle, devant l’expansion de la puissance euro-atlantique.

Conclusion : Désamorcer la politique de blocs reproduisant le schéma des guerres mondiales

Il est urgent de désamorcer les nombreux éléments de crise qui caractérisent la
situation volcanique du Moyen-Orient. Ces éléments rappellent ceux qui ont constitué
la « poudrière » balkanique qui fit éclater la Première guerre mondiale. Par ailleurs,
sur le plan de la structure des discours idéologiques virulents qui justifient les
déploiements militaires euro-atlantiques, ils rappellent le mécanisme qui a mené à la
Seconde Guerre mondiale. Le discours sur l’islamo-fascisme et le terrorisme n’est pas
en effet sans rappeler celui sur le complot judéo-maçonnique, puis plus tard celui
qualifié de judéo-bolchèvique ou enfin celui sur la subversion communiste et les
dangers du marxisme matérialiste et athée. En sens opposé, le discours sur la toute puissance supposée des lobbies juifs nous replonge dans l’anti-sémitisme le plus crû,
celui incarné par le Protocole des Sages de Sion.

Il est d’ailleurs curieux que dans le discours américain, seul soit mis en avant la
guerre au terrorisme, sans que toutes les autres composantes de ce discours ne soient
analysées et pesées. Ces composantes on trait à la capacité que s’attribue le président
des Etats-Unis et l’élite qui gravite autour de lui, de juger du bien et du mal à l’échelle
mondiale, d’être la puissance militaire et morale au-dessus de laquelle ne peut exister
une autre puissance, de pouvoir déclencher des guerres préventives en préjugeant des
intentions d’autres Etats, qualifiés de « voyous » ou de membres d’une « axe du
mal ». Ce discours inquiétant, par ses ressemblances avec d’autres discours qui ont
déjà mené le monde occidental à des catastrophes, mériterait d’être mieux pris en
compte et discuté et commenté. En fait, quand nous constatons le nombre de discours
aberrants et hostiles qui se déploient sur plusieurs registres et de diverses sources,
sans contrepoids suffisants, il peut légitimement apparaître à l’observateur neutre que
le monde semble bien être entré dans une phase de délires annonciateurs de violences
de plus en plus généralisées.

Européens et Méditerranéens des deux rives auraient donc intérêt à mieux contempler
l’éventualité des scénarios catastrophes qui pourraient gravement ravager l’ensemble
euro-méditerranéen pour une cause qui n’est pas celle des peuples de cet ensemble et
ce au seul profit de la puissance américaine ou russe ou chinoise. La solidarité de bloc
« civilisationnel » que prêchent les Etats-Unis et leurs admirateurs en Europe, mais
aussi les mouvements islamistes divers pour ce qui est de l’idée de l’existence d’une
solidarité panislamique, est la voie royale vers un nouvel embrasement mondial. Cette
solidarité, artificielle des deux côtés de la ligne de fracture, est maintenue par des
manipulations des imaginaires collectifs et par l’opposition des mémoires historiques
différentes. Il ne faut pas accepter sa solidification dans les rhétoriques aberrantes et
irrationnelles qui se développent des deux côtés de la ligne de fracture, avec une
ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Il faut donc qu’une réflexion
critique puisse se développer pour lui faire contrepoids et que les différents scénarios
d’évolution future soient bien analysés pour faire prendre conscience des dangers de
la dynamique actuelle de confrontation.

Il ne s’agit sûrement pas de s’enfoncer les discours répétitifs et lassants du
« dialogue » des civilisations pour faire contrepoids à la dynamique de la « guerre »
des civilisations. En effet, ni l’ethnie, ni la religion, ni la civilisation, ne sont à elles
seules, et par essence, responsables des guerres. Dialoguer sur ce présupposé
dangereux, c’est accepter sans restriction une fausse explicatif des conflits. C’est en
faire l’hypothèse unique de discussions oiseuses de nature anthropologique et
essentialistes sans fin et sans possibilité d’entente, ce qui justifiera à posteriori le
déclenchement des hostilités et des violences.

Pour parvenir à un dialogue utile sur les questions de la guerre et de la paix et du droit
international, il faut admettre d’abord que la guerre, au-delà des habillages
idéologiques et anthropologique qui lui sont donnés à titre de légitimation, est
toujours le résultat de l’ambition des hommes, de facteurs objectifs de nature
économique, démographique, géographique et politique. Elle est surtout, depuis deux
siècles, le résultat de l’atteinte aux règles de bonne conduite internationale édictées
entre les nations, auxquelles certaines d’entre elles refusent de se plier. Dialoguer sur
les religions ou les civilisations, plutôt que de dialoguer sur les enjeux réels des
conflits qui se multiplient depuis la fin de la Guerre froide, contribue à enflammer les
imaginaires et les fanatismes, au lieu de les calmer.

Seul un retour au respect intégral des grandes règles du droit international peut
désarmer les dynamiques diverses d’hostilités et de conflits dans lesquelles nous
vivons. Le droit international à double vitesse et les manipulations dont il fait l’objet
surtout depuis la fin de la Guerre froide, la multiplication des exceptions à ce droit
tantôt appliqué avec une rigueur aberrante dans certaines, tantôt mis au placard dans
d’autres, est une recette non seulement pour décrédibiliser les valeurs démocratiques
dans le monde, en particulier hors du bloc euro-atlantique, mais pour enflammer
encore les esprits. C’est le nouveau chemin de la guerre généralisée qui nous attend demain, si l’on n’y prend pas garde.


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Georges Corm



* Georges Corm, ancien ministre des Finances du Liban, est Professeur à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et consultant économique et financier. Il est l’auteur de divers ouvrages sur l’histoire du
Proche-Orient et de ses relations avec l’Europe, dont Le Proche-Orient éclaté, Folio/histoire, 2007 et
L’Europe et l’Orient. De la balkanisation à la libanisation, histoire d’une modernité inaccomplie, La
Découverte, Paris, 2002).




Notes :

12. Sur ce point voir l’ouvrage très documenté de Yakov RABKIN, « Au nom de la Torah. Une histoire de
l’opposition juive au sionisme »
, Presses de l’Université Laval, Québec, 2004.

13. Voir en particulier, John J. MEARSHEIMER et Stephen M. WALT, « The Israel Lobby and US
Foreign Policy », London Review of Books, Vol. 28, N° 6, Mars 2006 - Traduction française : « Le lobby israélien et la politique étrangère américaine »

14. Sur la composante religieuse dans le nationalisme américain et son influence sur la politique
extérieure américaine, voir Anatol LIEVEN, Le nouveau nationalisme américain, J.-C. Lattès, Paris,
2004.

15. Pour une bonne compréhension de ces problèmes, voir Zeev STERNHELL, Les Anti-Lumières,
Fayard, 2006.


Du même auteur :

- « Israël voulait une revanche historique sur le Pays du cèdre »
- Pourquoi le tribunal international sur le Liban cause-t-il tant de remous ?
- « La stabilité, c’est le règlement de la question palestinienne »

Georges Corm - Paru dans la revue française Futuribles, juillet-août 2007, n° 332