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Aveugles à Gaza
samedi 28 juillet 2007 - Pascal Fenaux - La Revue nouvelle

Le jeudi 14 juin 2007 restera sans doute une date clé dans la longue et chaotique histoire
du nationalisme arabe palestinien. Alors que venaient de se terminer les commémorations
du quarantième anniversaire de la guerre des Six Jours (et de l’occupation
des territoires palestiniens par Israël), les conflits sporadiques et meurtriers entre miliciens
du Hamas (Mouvement de la Résistance islamique) et du Fatah (Mouvement de
la Libération nationale palestinienne) ont tourné à la guerre de factions dans la bande
de Gaza. Les islamo-nationalistes y ont écrasé leurs adversaires du Fatah, pétrifiés par
la détermination et la rapidité des miliciens du Hamas, ainsi que par la fuite préalable
de leurs principaux commandants.



Entre le moment où ces lignes sont écrites et celui où elles seront lues, beaucoup d’eau (et de
sang) aura coulé sous les ponts. Alors, plutôt que de tirer des plans sur la comète, il est préférable
de tenter de rendre quelque peu intelligible ce qui s’apparente bel et bien à une désintégration
(provisoire ?) du mouvement national palestinien, du moins dans la structure qui fut la
sienne depuis 1969, année de l’arrivée du Fatah de Yasser Arafat à la tête de l’Organisation de
Libération de la Palestine (OLP).

Les événements du mois de juin sont le fruit de la lente désagrégation du processus diplomatique
né des accords israélo-palestiniens négociés à Oslo l’été 1993, ainsi que de leur mort
violente (1) à l’automne 2000. Pour rappel, les accords d’Oslo comportaient deux volets principaux.
Le premier volet consistait en la reconnaissance mutuelle de l’État d’Israël et de l’OLP
Le second volet était une « déclaration de principes » stipulant que l’objet des négociations
était l’instauration d’un régime intérimaire d’autonomie pour les Palestiniens (et non pour les
territoires) de Cisjordanie et de la bande de Gaza. L’autonomie en question était de nature
essentiellement sécuritaire, ce que feu le Premier ministre travailliste Yitzhak Rabin illustrait
crûment par sa sortie « bli Bagatz u-vli B’tselem » (2). Les accords d’Oslo organisaient ainsi le
transfert des pouvoirs répressifs du Gouvernement militaire [israélien] à une toute nouvelle
Autorité palestinienne (AP).

À la fin des années 90, l’AP n’allait néanmoins contrôler militairement que quelque 19 % de
zones autonomes en Cisjordanie hors desquelles s’étaient redéployées les forces d’occupation
israéliennes, ces dernières gardant la haute main sur les frontières, les colonies juives de peuplement,
les glacis coloniaux et les axes routiers reliant les implantations entre elles ainsi
qu’au territoire israélien proprement dit. L’AP héritait également d’une série de compétences
civiles sur 39 % de la Cisjordanie, compétences jusqu’alors exercées par l’Administration
civile [israélienne]. Au terme de cette autonomie, le « statut permanent » des territoires occupés
palestiniens devait théoriquement être négocié au printemps 1999.

Le processus diplomatique s’est peu à peu effondré sous le poids de la poursuite de la colonisation
israélienne, du bouclage quasi permanent des territoires palestiniens, des attaques de
colons ultranationalistes et, enfin, de plusieurs vagues d’attentats suicides commis par les
mouvements islamistes, Hamas et Jihad islamique en tête. En 2000, la visite de l’Esplanade
des Mosquées de Jérusalem effectuée par le chef de l’opposition nationaliste Ariel Sharon (et
organisée par le Premier ministre travailliste Ehoud Barak) a déclenché des manifestations
palestiniennes dont la répression inouïe par les forces israéliennes a libéré une violence sans
précédent dans les territoires occupés. La suite est connue : destruction quasi totale des infrastructures
politiques palestiniennes, vagues d’attentats suicides incessants entre 2001 et
2003, construction d’une « barrière » de séparation en Cisjordanie, mort du président de
l’OLP et de l’AP Yasser Arafat en novembre 2004 et mort cérébrale du Premier ministre Ariel
Sharon en janvier 2006.

Autant que la persistance du refus des gouvernements israéliens de négocier la création d’un
État de Palestine, c’est l’ambiguïté institutionnelle et politique de l’après-Arafat qui est à
l’origine du chaos politique qui règne désormais chez les Palestiniens. En janvier 2005, des
élections présidentielles étaient organisées pour élire le successeur de Yasser Arafat (3). Suite au
désistement du dirigeant militaire du Fatah Marwan Barghouti (qui purge cinq peines de prison
à vie en Israël suite à sa condamnation - contestée - pour l’organisation d’attentats suicides)
et, surtout, suite au boycott du scrutin par le Hamas, c’est avec une facilité déconcertante
que Mahmoud Abbas, déjà « plébiscité » à la tête de l’OLP, avait été élu président de l’AP
avec 63 % des voix.

La donne a changé du tout au tout en janvier 2006, lorsque, reconnaissant implicitement les
accords d’Oslo négociés par l’OLP, le Hamas a participé aux élections renouvelant le Conseil
législatif palestinien (Parlement autonome, CLP) et a ainsi conféré à cette institution la légitimité
(4) qui lui manquait depuis sa création en 1996. Si un succès du Hamas était prévisible,
personne, ni en Europe, ni à la tête du Fatah, ni même à la tête du Hamas semble-t-il, n’avait
imaginé que les listes Taghyîr wa Islâh (« Changement et Réforme ») présentées par les islamo-nationalistes allaient recueillir non seulement 44 % des suffrages exprimés, mais surtout
74 des 132 sièges du CLP.

Or, fort de la trêve qu’il respectait grosso modo depuis décembre 2004, le Hamas a bénéficié
du soutien d’une majorité de Palestiniens non seulement écoeurés par la bureaucratisation et
la corruption du Fatah, mais également éreintés par une insécurité devenue intolérable dans
des zones autonomes livrées à l’arbitraire de nombreuses milices patriotiques muées en bandes
criminelles (5). Last but not least, il était évident que le Fatah a payé au prix fort son incapacité
à renouveler ses cadres et, surtout, l’échec terrible du processus diplomatique entamé
avec Israël en 1993.

Cette défaite, de nombreux cadres politiques et militaires du Fatah ne l’ont pas acceptée, refus
rapidement concrétisé lorsque des centaines de ses militants ont mis à sac le siège du CLP à
Ramallah et incendié le siège du gouvernement autonome à Gaza. Hélas, le Fatah a été systématiquement
encouragé dans son refus de reconnaître le verdict des urnes. Non seulement par le gouvernement d’Israël et l’administration américaine. Mais également par l’Union européenne
dont on aurait pu attendre en ces circonstances un minimum de cohérence avec ses
appels à des progrès significatifs vers la résolution du conflit par des moyens démocratiques,
légaux et pacifiques. En lieu et place, l’UE a coupé son soutien financier à l’Autorité palestinienne,
violant par la même occasion la Quatrième Convention de Genève (6). En prenant en
otage la population palestinienne, l’Union européenne, principal bailleur de fonds de l’AP,
affirmait, non sans cynisme, vouloir « ramener à la raison » les électeurs palestiniens en les
poussant à « mieux voter » lors d’élections qu’elle espérait anticipées. Ce calcul s’est tout
simplement - et de façon très prévisible - révélé faux. Pire, il a encouragé de nombreux dirigeants
du Fatah dans leur refus d’accepter l’alternance, tout en cultivant la défiance des deux
mouvements envers toute idée de partage du pouvoir, voire de pluralisme politique (7).

Les Européens se sont enferrés dans cette logique lorsqu’ils ont sommé le Hamas de renoncer - préalablement à toute négociation - au terrorisme et à la lutte armée, ainsi que de reconnaître
le droit à l’existence de l’État d’Israël. Ce faisant, les diplomates européens n’ont semble-t-il
pas pris la mesure d’un vote palestinien largement motivé par la volonté de sanctionner le
Fatah (et donc l’OLP), lequel, bien qu’ayant formulé en 1993 exactement les mêmes engagements
que ceux demandés 13 ans plus tard au Hamas, n’a jamais obtenu en retour la reconnaissance
par Israël du respect des résolutions de l’ONU, ni celle du droit à
l’autodétermination des Palestiniens dans le cadre d’un État palestinien.

Rien n’est venu pousser les Occidentaux à ramener à la raison les responsables des milices du
Fatah et des services de sécurité de l’AP, pas même le Document d’Entente nationale (aussi
appelé « Document des Prisonniers ») conclu sous la houlette de Marwan Barghouti entre les
cadres emprisonnés en Israël et issus du Fatah, du Hamas et d’autres mouvements politiques (8).
Le Document demandait, entre autres, la mise sur pied d’un gouvernement d’union nationale
et l’ouverture de négociations avec Israël en vue d’un retrait de son armée (et de ses colons)
hors de Cisjordanie.

C’est sur base de ce Document qu’en mars 2007, au terme d’interminables négociations (dont
les dernières furent bouclées à La Mecque) portant sur le contrôle légal et démocratique des
services de sécurité, un gouvernement d’union avait fini par être investi par le CLP. Le Fatah
s’engageait également à négocier avec le Hamas l’entrée des islamo-nationalistes dans l’OLP,
seul représentant juridiquement reconnu des Palestiniens sur le plan international (9). Enfin, le
Hamas ne s’opposait pas à l’initiative lancée par la Ligue des États arabes (où l’OLP siège
comme représentant de l’État de Palestine proclamé en novembre 1988) proposant à Israël
une normalisation politique complète en échange d’un retrait complet et négocié des territoires
occupés.

Mais, malgré leur placement sous l’autorité d’un ministre « non apparenté », en l’occurrence
Hani al-Qawasmeh, et encouragés par le Quartette (ONU, USA, UE et Russie) (10), les services
de sécurité ont continué à n’obéir qu’au président de l’AP Mahmoud Abbas, au mépris du
cadre légal et bien décidés à conserver le bénéfice du contrôle des flux de marchandises entre
Israël et Gaza, aussi ténus fussent-ils.

En ce mois de juin 2007, il semble donc que, convaincus de l’imminence d’un putsch que
certaines rumeurs attribuaient aux forces de sécurité d’un Mohammed Dahlan controversé et
réarmé par l’administration américaine, certains éléments parmi les plus radicaux du Hamas
aient décidé de conquérir par les armes - et au besoin par la terreur - le pouvoir qu’ils avaient
obtenu par les urnes 17 mois plus tôt. D’une part, la bande de Gaza est soumise à un gouvernement
d’union amputé de ses ministres Fatah, toujours présidé par le Premier ministre Ismaïl
Haniyeh et boycotté par la communauté internationale.

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Pascal Fenaux

D’autre part, les confettis autonomes
de Cisjordanie sont administrés par un gouvernement d’urgence installé par Mahmoud Abbas
et artificiellement dominé par un Fatah électoralement et idéologiquement démonétisé (11), en
violation des lois fondamentales palestiniennes et sans être investi - et pour cause - par le
Parlement autonome. C’est à cette nouvelle fiction explosive (12) que la communauté internationale,
réunie à Charm el-Cheikh le 24 juin, a décidé de prêter foi.


Pascal Fenaux, sélectionneur et traducteur de la presse israélienne pour Le Courrier international.


Notes :

1 . Pascal Fenaux, « La mort des accords d’Oslo ou la stratégie de l’échec », La Revue nouvelle, novembre 2000.
2 . « Sans la Cour Suprême et sans B’tselem ». De statut juridique israélien, B’tselem (« À l’image de ») est la
plus active des O.N.G. de défense des droits de l’Homme dans les territoires occupés palestiniens.
3 . Pascal Fenaux, « La Palestine, entre promesse et élection », La Revue nouvelle, décembre 2004.
4 . Pascal Fenaux, « Élections palestiniennes - Les bons conseils d’Arafat », La Revue nouvelle, mars 1996.
5 . Bassem Eid, « Le pouvoir des voyous » (Shilton ha-biryonim), Ha’Aretz, 28 janvier 2004, (republié sous le titre « La loi des voyous règne dans les
territoires palestiniens » dans Courrier international n° 692 du 5 février 2004) ; Ofer Shelah, « Examen de conscience » (Heshbon nefesh), Maariv, 23 juin 2007.
6 . Fin août 2005, Israël s’est « désengagé unilatéralement » de la bande de Gaza et y a démantelé ses colonies de peuplement. La communauté internationale et les traités internationaux n’en considèrent pas moins la bande de Gaza - à l’instar de la Cisjordanie - comme un territoire occupé par Israël. Cette situation de droit et de fait a
pour conséquence que tant Israël que les Hautes parties contractantes (dont les États de l’UE et les États-Unis) à
la Quatrième Convention de Genève ont des obligations économiques, sociales et sécuritaires envers les occupés
palestiniens.
7 . Anwar Hamam, « Les bipolarisations meurtrières du système politique palestinien » (Ath-thunâ’iyât al-qâtila
dâkhil an-nizâm as-siyâsi al-filastîni), Amîn, 12 juin 2007, (republié sous le titre « Deux
visions inconciliables » dans Courrier international n° 868 du 21 juin 2007).
8 . Ce document a été rendu public le 16 mai 2006. http://www.jmcc.org/documents/prisoners.htm.
9 . Une reconnaissance effective depuis le 22 novembre 1974, date de l’admission de l’OLP à l’Assemblée générale
de l’ONU avec statut d’observateur.
10 . Danny Rubinstein, « Le péché originel » (Ha-het ha-kadmon),Ha’Aretz, 21 mai 2007.
11 . Selon une idée étrangement répandue en Europe, l’opinion publique de Gaza serait majoritairement acquise
au Hamas tandis que celle de Cisjordanie le serait majoritairement au Fatah. Or, aux législatives de janvier 2006,
confirmant sa victoire lors des municipales de 2005, le Hamas a obtenu 48 % des voix à Gaza (contre 43 % pour
le Fatah) et 42 % en Cisjordanie (contre 40 % au Fatah). À Naplouse, bastion historique du Fatah, ce dernier ne
recueille que 38 % des voix contre 45 % pour le Hamas. Voir le site de la Central Electoral Commission Palestine

12 . Sever Plocker, « Tout sauf Charm el-Cheikh » (Rak lo Sharm esh-Sheikh),Yediot Aharonot, 23 juin 2007.

Pascal Fenaux - La Revue nouvelle, n° 8, Tome 124 - Août 2007