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“Traiter le mal dans ses racines”
dimanche 1er juillet 2007 - Pascal Boniface - IRIS

Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface analyse le phénomène du terrorisme islamiste dans le monde et dans le Maghreb. Périlleuse situation qui interpelle toutes les bonnes consciences - Pascal Boniface par A. Ben Driss, Perspectives du Maghreb ?


En quoi la nébuleuse islamiste d’aujourd’hui a-t-elle changé l’ordre mondial ?

En rien ! Je ne pense pas que le terrorisme ait changé l’ordre mondial puisque le terrorisme n’est pas un phénomène nouveau. Et pour aller même plus loin, contrairement à certains de mes collègues, je ne pense pas que le 11 septembre ait changé le monde.

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Pascal Boniface

Si on regarde la structure du monde, les rapports de force internationaux sont grosso modo les mêmes. La place respective des Etats-Unis, de l’Europe, de la Chine, du Maghreb n’a pas changé. Le terrorisme existait déjà et les grands fléaux et les grands défis que le monde relevait sont restés les mêmes. Par contre, les conclusions que les Etats-Unis ont tirées du 11 septembre ont eu depuis un impact sur le monde. Puisque ce n’est pas le 11 septembre qui a fait la guerre d’Irak et il y avait d’autres réponses possibles au 11 septembre que la guerre d’Irak, mais les Etats-Unis ont décidé de faire la guerre à l’Irak ce qui a influé sur le reste du monde. Donc le 11 septembre a été un élément important dans l’Histoire des relations internationales, mais ce n’est pas une rupture comparable par exemple à la chute du Mur de Berlin qui nous fait vraiment passer d’un monde à l’autre.

Je crois, donc, que le terrorisme est un défi important, mais que l’on a aussi tendance à lui accorder une importance plus psychologique que réelle. Si on regarde réellement le nombre de morts créés par le terrorisme, au niveau mondial, il est inférieur au nombre des victimes des accidents de la circulation en France. Et s’il marque plus les consciences et les esprits par sa charge symbolique, le risque d’être tué dans un attentat terroriste est moins grand que celui de périr d’une autre façon. Donc je crois qu’il s’agit, premièrement, d’un défi important, mais qu’il ne faut pas se focaliser sur lui. Et, deuxièmement, il ne faut surtout pas faire [’erreur de confondre l’effet et la cause. Il ne faut pas faire l’erreur, par rapport au terrorisme, de ne traiter que les effets et non pas le mal à la racine.

Où se situerait le mal, à votre avis ?

Il est de plusieurs ordres. Et je dirais que contrairement à la vision qu’ont certains, le terrorisme n’est pas dans les gènes, on ne naît pas terroriste. Le terrorisme n’est pas un facteur religieux, c’est un facteur politique. Il peut y avoir des musulmans qui sont terroristes, mais il y a aussi des srilankais qui le sont, des Irlandais qui l’étaient, comme l’étaient des Italiens, Allemands, Français ou BeIges. Donc on voit bien qu’aucun peuple n’a le monopole du terrorisme et je dirais même que dans les années 1940,1950 et 1960, les Palestiniens n’étaient pas terroristes. On voit bien qu’il y a des racines politiques au terrorisme. Dire cela n’est pas excuser les attentats terroristes, et je m’élève contre les "penseurs", comme André Glucksmann, qui martèlent que réfléchir sur le terrorisme c’est déjà le comprendre et donc le légitimer.

Pour combattre un mal, il faut d’abord le comprendre. Si je veux combattre une maladie, il faut d’abord que j’en comprenne les mécanismes. Et donc il y a tout un courant qui essaye de limiter la réflexion sur le terrorisme à la lutte sur les effets, donc une réponse policière ou militaire, dont je ne nie pas qu’elle est nécessaire et indispensable dans ce domaine, mais qui ne doit pas exonérer d’une réflexion sur les causes. Prenons un exemple très simple : si demain on arrivait à mettre hors d’état de nuire Ben Laden, est-ce qu’on ferait disparaître le terrorisme ? Non. Donc on voit bien que la seule réponse policière ne suffit pas. Il faut également s’attaquer aux causes du phénomène. La lutte contre le terrorisme doit marcher sur deux pieds, un volet politique et social et un volet militaire et policier.

Le terrorisme islamiste et le danger d’AI-Qaida est présent dans le Maghreb comme le confirment les attentats de Tunisie, du Maroc et de l’Agérie. Comment voyez-vous cette poussée ?

Il y a une conjonction de calendrier entre des affrontements armés en Tunisie et des attentats à 24 heures d’intervalle au Maroc et en Algérie. Les trois pays clé du Maghreb, les trois portes sur l’Europe, ont été ciblés et il y a un effet d’optique qui est important.

Mais deux ans auparavant, à quelques mois d’intervalle, il y a eu des attentats à Londres et à Madrid. Donc je crois qu’il faut tout simplement se dire aujourd’hui qu’il y a un problème spécifique au Maghreb, effectivement, dû au fait que cette zone géographique qui est le pont reliant le monde arabe et l’Europe, est une base arrière extrêmement intéressante aux yeux des terroristes pour braquer l’Europe, qu’il y a par ailleurs des causes endogènes pour chaque pays maghrébin. Je ne crois pas beaucoup qu’il y a un commandement central au Maghreb, mais des formes nationales de terrorisme dans chacun des trois pays qui n’obéissent pas à la même logique. En Algérie, c’est un phénomène ancien et on a rebaptisé du nom d’AI-Qaida des groupes anciens comme s’ils voulaient prendre une marque mondialement connue pour se donner une nouvelle légitimité et pour faire mieux parler d’eux.

Donc c’est une sorte d’intérêt bien compris entre AI-Qaida et le GSPC. AI-Qaida n’a pas d’opérateur en Algérie donc elle fait appel à un sous-traitant local qui atteint la renommée mondiale en se rebaptisant AI-Qaida Maghreb. Au Maroc c’est plus un groupe national qui ne semble pas être lié organiquement avec AI-Qaida marque mondiale.

Mais il est clair que des figures de proue du jihadisme marocain ont séjourné en Afghanistan et rencontré les leaders d’AI-Qaida...

Oui, mais vous avez dans tous les pays des musulmans qui ont fait des séjours en Afghanistan. C’est vrai en Grande-Bretagne et en France. Il y avait la filière bosniaque, et il y a eu la filière afghane et nous aurons bientôt la filière irakienne. En tout cas, on voit bien aujourd’hui que le terrorisme peut frapper partout et qu’il y a dans chaque pays (en France, en Grande-Bretagne, en Espagne) des "cellules dormantes", des gens qui pour des raisons qui leur appartiennent sont disposés à passer à l’acte et qui attendent le moment opportun. Nul pays n’est à l’abri aujourd’hui. Au moment où nous parlons il peut y avoir un attentat en France. Le terrorisme a toujours l’avantage de décider quand il pourra agir. Et comme finalement organiser un attentat n’est pas si compliqué que cela en terme logistique, nul n’est à l’abri. Mais en même temps, il ne faut pas non plus surévaluer la menace car ce faisant on donne raison aux terroristes qui veulent finalement créer un effet terrorisant chez la population. Il ne faut donc pas céder à la terreur et ne pas accepter que leur agenda devienne l’agenda central.

Vous vous inscrivez en faux vis-à-vis de l’approche américaine du terrorisme, approche qui voudrait aller jusqu’à installer un commandement militaire en Afrique au motif qu’une large bande s’étalant de Djibouti à la Mauritanie est devenue " zone grise "...

C’est bien là qu’on voit l’instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme au profit de desseins géopolitiques différents. Les Etats Unis sont en période d’expansion stratégique qui va les conduire, à mon avis, à s’affaiblir parce qu’ils sont, pour l’instant, exactement dans ce que condamnait Paul Kennedy dans "Naissance et déclin des empires", c’est-à-dire en période de sur-extension impériale. Ils veulent être présents partout et ils ne pourront pas tenir tous leurs engagements. D’un certain côté, c’est leur rendre service que de leur refuser cela.

Deuxièmement, ils veulent disposer de bases partout et ils mettent en avant une menace terroriste qui, par ailleurs, peut être réelle, mais ils la grossissent pour justifier quelque chose qui n’existait pas auparavant. Ils procèdent de la même façon que pour l’invasion de l’Irak puisqu’on sait très bien que les desseins, les buts et les plans contre l’Irak étaient prêts bien avant les attentats de septembre 2001, dès 1998. Et ceux qui ont pris le pouvoir en 2000 le demandaient et le 11 septembre n’a été pour eux que ce qu’on appelle un effet d’aubaine. Quant au fait d’avoir un commandement anti-terroriste sur le Sahel, les attentats qui ont eu lieu au Maghreb leur serviront de justification ex poste de ces plans. Troisième point du raisonnement, les Américains ne sont pas aujourd’hui très crédibles en termes de lutte contre le terrorisme parce que, à mon sens, ils ont fait beaucoup plus pour le développement du terrorisme au cours des six dernières années qu’ils ne l’ont combattu. Lorsque les Etats-Unis demandent à prendre la tête de la lutte contre le terrorisme c’est comme si Lance Armstrong demandait à prendre la tête de la lutte contre le dopage. Ce n’est pas crédible. Et les Etats-Unis, il ne faut pas l’oublier, ont favorisé par leur politique le terrorisme.

Qui peut prétendre aujourd’hui que la guerre d’Irak n’a pas été un facteur de développement du terrorisme non seulement en Irak mais un peu partout dans le monde. Nous n’avons pas fini d’en payer le prix parce que, effectivement, nous allons bientôt subir des attentats organisés par les combattants formés en Irak, attentats qui peuvent cibler aussi bien le Maroc que la France, voire nos voisins respectifs au Maghreb et en Europe. Ainsi, tant que George W. Bush sera au pouvoir, si l’on veut mener la lutte contre le terrorisme, il ne faut pas suivre les Américains, mais faire l’inverse de ce qu’ils préconisent parce qu’en matière de lutte contre le terrorisme, c’est une boussole qui indique le Sud.

Pourtant, en Algérie, le groupe qui s’active sous le label d’AI-Qaida, minoré par les services français, est loin d’être un phénomène résiduel comme en témoigne l’engagement des forces algériennes, via les gros moyens, mais aussi le choix des cibles attaquées...

Oui et non. Bien sûr, frapper le siège du gouvernement est un geste fort qui prouve une capacité d’organisation forte et que les cellules terroristes n’ont pas été démantelées. En même temps, le niveau d’atteinte aux personnes et aux biens est quand même nettement moindre, fort heureusement, qu’il ne l’était il y a une douzaine d’années. On est entre les deux. Le terrorisme résiduel me paraît une formule adaptée sauf s’il y avait une résurgence plus forte aujourd’hui. Le terrorisme n’est pas démantelé, mais il n’a plus les capacités de faire des massacres de masse et l’on est passé à un autre mode opératoire, attentats suicide à la voiture piégée, qui rappellent finalement le mode irakien. Donc nous sommes face à une diminution de la capacité de la mouvance terroriste et une mutation des formes de ses actions.

Ne vous attendez-vous pas à une même mutation au Maroc ?

Ca m’a l’air différent parce que ce qui m’a frappé, sauf si j’ai été mal informé au Maroc, c’est que les auteurs des attentats se sont extraits de la foule pour ne pas pénaliser la population mais frapper les symboles du pouvoir. C’est peut-être prématuré de tirer les conclusions des attentats de Casablanca. Mais c’est un signal qui montre une distinction et les racines relativement nationales du mouvement marocain qui ne veut pas frapper le peuple mais qui vise le pouvoir national. Là-dessus je reste très prudent parce qu’on ne peut pas tirer de conclusions définitives de trois événements.

Si on revenait aux origines du terrorisme islamiste. Quels sont ses principaux ressorts à votre avis ?

Est-ce que c’est la misère qui fait le terrorisme ? Non. Parce qu’il y a des pays pauvres où il n’y a pas de terrorisme. Est-ce que c’est la religion qui fait le terrorisme ? Non plus. Le phénomène terroriste étant récent dans le monde arabo-musulman, tous les pays ne sont pas atteints de la même manière et l’on voit bien, si on prend l’exemple irlandais, que le terrorisme était une arme faite par des partis au nom d’une religion donnée et qu’elles l’ont abandonnée à un moment de leur histoire.

Je pense que le terrorisme est condamnable moralement et contre-productif politiquement. Je le condamne sur le plan moral puisqu’il tue des innocents, et politique puisqu’il va à l’encontre des buts affichés par ses promoteurs. Mais une fois que l’on fait cela, on constate, en analysant les causes, que le terrorisme est une réponse inadéquate à une impasse politique. Lorsqu’on estime qu’il n’y a pas de voie politique, on recourt au terrorisme. C’est l’expression de l’horizon bouché par l’inexistence de voie d’action, ce qui est inexact. Regardez le terrorisme palestinien. Lorsqu’il n’y a pas d’horizon politique, il augmente. En deuxième lieu, et cela a été souvent analysé, le terrorisme est aussi l’expression d’un désir de vengeance. Impasse politique, frustration et désir de vengeance sont les véritables ressorts du terrorisme.

Mais pour le cas spécifique du terrorisme islamiste, le temps n’est-il pas venu pour réviser le dogme et éliminer les raisons idéologiques qui légitiment la violence ?

Je crois que ce sont deux choses différentes. Je comprends le fait qu’il y ait nécessité de moderniser l’Islam, comme on essaye de moderniser la chrétienté, pour des questions de société. Mais je ne vois pas de rapport entre terrorisme et Islam.

Mais c’est au nom de l’Islam que l’on opère, c’est bien là le grand drame ?

Je ne pense pas que ce soit l’Islam puisque le Coran n’a pas été modifié récemment. Je crois plutôt que ce sont les conditions politiques, la conviction réelle ou fausse, peu importe, d’être renié en tant que musulman qui fait radicaliser, outre la conjonction du fait palestinien, les problèmes d’intégration, le sentiment d’injustice... Tout cela fait que la frange radicale passe à l’acte. Mais le texte du Coran est resté le même.

Comment voyez-vous le wahhabisme aujourd’hui, son devenir ?

Je pense que les Saoudiens sont beaucoup plus prudents aujourd’hui qu’ils ne l’ont été dans les années 1990 au niveau de l’exportation du wahhabisme. Parce qu’ils ont compris que c’est un phénomène qui leur échappait et qu’il pouvait revenir dans une forme assez malsaine chez eux. Donc je pense qu’il y a un comportement beaucoup plus prudent et plus responsable de la monarchie saoudienne qu’il ne fut le cas il y a une quinzaine d’années.

Pascal Boniface - IRIS, juin 2007

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