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La cause palestinienne et la menace jihadiste
lundi 18 juin 2007 - Pascal Boniface - Réalités Online

Les affrontements entre le groupe palestinien Fatah al-islam et l’armée libanaise ont déjà fait des dizaines de morts dans le camp de Nahr Al-Bared.

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Pascal Boniface
(Ph. AFP/J-L. Gautreau)

Des milliers de Palestiniens ont déjà fui ce camp. Pour l’armée libanaise, qui a toujours su conserver le soutien de la population libanaise et qui est un élément d’unité nationale, il s’agit d’un test de crédibilité au moment où chacun dit souhaiter son renforcement : donner l’assaut au camp pourrait se traduire par des centaines, voire plus encore, de morts parmi les civils palestiniens qui sont encore dans le camp, mais laisser faire le Fatah al-islam serait un aveu tragique d’impuissance et renforcerait la puissance de ce groupe extrémiste.

Le Liban est la victime indirecte de la prolongation du conflit israélo-palestinien. Des centaines de milliers de Palestiniens se sont réfugiés au Liban en 1948 lors de la première guerre israélo-arabe pour un séjour qu’ils croyaient provisoire. Cet afflux menaçait les délicats équilibres démographiques du Liban. Les Palestiniens ont au fur et à mesure constitué un véritable Etat dans l’Etat au Liban, servant de base arrière pour leurs opérations contre Israël. La guerre civile de 1975 commença par le mitraillage d’un bus palestinien par les milices phalangistes chrétiennes. Après l’invasion israélienne de 1982, les combattants palestiniens ont quitté le Liban, alors que 400.000 réfugiés civils sont restés dans une quinzaine de camps. Les Palestiniens ont un statut mineur, ils n’ont pas le droit d’acheter des terrains ni d’obtenir la nationalité libanaise. Ils n’ont pas accès aux écoles libanaises et se voient interdire la plupart des professions qualifiées.

Le Fatah al-islam s’oppose ainsi au Hamas en lui reprochant d’avoir reconnu de facto l’Etat d’Israël. Il prospère sur le fond d’absence totale de perspectives politiques pour les Palestiniens, en tirant aussi parti de la misère galopante et de la crise sociale qui les frappe. Il serait finalement plus rassurant que ce groupe soit lié à la Syrie, comme cela a été évoqué initialement. Damas voudrait ainsi de nouveau compliquer la tâche des Libanais au moment où le Conseil de Sécurité de l’ONU a décidé la création d’un tribunal international afin de déterminer qui était derrière l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafiq Hariri.

L’apparition d’un groupe lié à Al Qaïda au sein du mouvement palestinien est une première extrêmement dangereuse et beaucoup plus lourde de déstabilisations futures. Il n’est pas étonnant que tous les groupes palestiniens présents au Liban aient condamné le Fatah al-islam. Selon le journaliste américain Seymour Hersh, qui avait déjà révélé le scandale de la prison d’Abou Graïb, l’Administration Bush aurait opéré voici quelques mois un tournant dans sa lutte contre le terrorisme. La cible principale ne serait plus Al Qaïda, mais l’arc chiite : Hezbollah libanais, Chiites irakiens et Iran. Réalisant que le fiasco irakien et la guerre du Liban ont renforcé cet arc chiite, les stratèges néo-conservateurs auraient décidé d’instrumentaliser les groupes salafistes dans les camps libanais. Quelles que soient les raisons de l’apparition de ce groupe, tout ceci n’augure rien de bon pour les Palestiniens.

Certains responsables israéliens peuvent se réjouir secrètement de la montée en puissance de ce groupe lié à Al Qaïda. Alors que l’on commémore les 40 ans de la Guerre des 6 jours, et que la résolution 242 qui prévoit la restitution des territoires conquis lors de cette guerre n’est toujours pas appliquée, il pourrait être tentant pour certains responsables israéliens de justifier la poursuite de leur politique par la crainte de la menace terroriste. Mais n’est-ce pas justement cette politique qui est en partie responsable de la percée du Fatah al-islam ? En effet, à force de ne pas vouloir négocier avec les Palestiniens, à refuser toute solution politique globale, les Israéliens renforcent l’écho que rencontrent les thèses les plus intransigeantes du côté palestinien.

En diabolisant Arafat, puis en refusant de négocier avec Mahmoud Abbas, Israël a facilité la victoire électorale du Hamas. L’absence de contact politique avec le nouveau gouvernement palestinien, pourtant vainqueur d’élections incontestables en janvier 2006, est l’un des facteurs pouvant expliquer l’apparition du Fatah al-islam. Personne n’a à gagner à long terme de cette politique du pire. S’ils veulent réellement combattre le terrorisme, les dirigeants israéliens ne doivent pas continuer à affaiblir les institutions palestiniennes. Ils doivent de toute urgence relancer un processus donnant de véritables perspectives politiques aux Palestiniens. Parier sur le chaos en espérant que le développement de la violence palestinienne permettrait de réduire le soutien dont ils disposent, relève d’une politique à courte vue.


Pascal Boniface est géopolitologue et directeur de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques). Ses travaux portent sur les thèmes des relations internationales, des questions nucléaires et de désarmement, les rapports de force entre les puissances, la politique étrangère française ou encore l’impact du sport dans les relations internationales.