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La guerre et l’Etat libéral démocratique - Partie 2/2
jeudi 24 mai 2007 - Vivienne Jabri - Cultures & Conflits





La guerre et l’Etat libéral démocratique - Partie 1/2




Guerre globale et transformation de l’Etat libéral

Si l’on utilise la lecture foucaldienne de la guerre pour analyser la sphère sociale, cela revient à suggérer la présence perpétuelle de la guerre dans la société. Il n’y a, en un sens, pas de lieu qui soit exempt de relations de pouvoir, et, par conséquent, de guerre et de relations de force. Alors que Foucault déplace son analytique du pouvoir hors de la guerre comme outil d’analyse de la sphère sociale, son interprétation du pouvoir reste influencée par ce qu’il considère comme étant les éléments de la guerre. On pourrait en effet reprocher à Foucault de ne pas avoir su distinguer les différents états, ou plutôt, les différentes formes de résistance. Comme nous l’évoquions en introduction, tout comme pour Kenneth Waltz le pouvoir est la continuité de la politique internationale, pour Michel Foucault le pouvoir est la continuité de la sphère sociale. Ceci implique que toute réalisation historique en termes de transformations de la condition humaine, par exemple, dans la capacité de la société civile à résister aux excès du pouvoir étatique, est compris, en termes fonctionnels chez Foucault ; la production de sujets « libres » sert les mécanismes de la gouvernementalité libérale (29).

La distinction finalement établie par Foucault entre violence et pouvoir est cruciale. Ainsi, tandis que la violence cherche l’oblitération du sujet, le pouvoir assume la présence continue du sujet, un sujet qui peut contester le pouvoir et la domination (30). Néanmoins, même lorsque Foucault établit cette distinction, sa conception de la gouvernementalité libérale est informée, comme nous l’avons précédemment stipulé, par une analytique de la guerre, le monde social est ainsi toujours imbriqué à la figure de la guerre, « le grondement de la bataille ». De ce point de vue, les actions entreprises par les Etats libéraux démocratiques en réponse au terrorisme global sont simplement une continuité de pratiques qui définissent et soutiennent la gouvernementalité libérale.

Il est toutefois important de souligner que c’est justement cette gouvernementalité qui a historiquement généré des mécanismes par lesquels la capacité à être des sujets souverains est inscrite dans le droit, quelque peu protégé des instincts autoritaires de l’Etat. La souveraineté se voit diminuée et cède historiquement la place à la gouverne(mentalité) des populations et donc au développement de régimes respectant les droits de l’Homme, des pratiques d’Etat-providence, des conventions contre la torture et le génocide, et d’autres formes de mesures globales qui ont pour but la protection des individus et des populations contre les excès du pouvoir de l’Etat ou du marché. La guerre a toutefois été une condition perpétuelle, non pas dans son sens clauzewitzien, mais dans une manifestation plus diffuse, transnationale.

Tout comme la mondialisation des relations socio-économiques a des implications sur l’émergence d’une violence transnationale, cette émergence transforme à son tour l’arène mondiale. Ce lien entre la mondialisation et la violence de réseaux internationaux est essentiel dans la compréhension des implications profondes que l’émergence de la violence transnationale a eues sur le régime libéral et ses institutions. Pour rendre l’image foucaldienne internationale, il faut recentrer l’attention sur la violence comme forme de contrôle. Il s’agit, de plus, de recentrer l’attention sur la localisation de l’espace politique et les implications de ses ré-articulations transnationales. Là où finalement Foucault détourne son attention de la violence, les transformations mondiales actuelles recentrent l’attention sur la violence et les défis actuels subis par l’Etat moderne libéral et ses institutions.

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Hélicoptère Apache abattu par la Résistance Irakienne

L’ouvrage récent de Hardt et Negri, Multitude : War and Democracy in the Age of Empire, met l’accent sur ces transformations, et en particulier, sur le passage d’une forme de guerre à des formes d’actions dispersées mais à portée mondiale. Ce qui nous intéresse essentiellement est l’attention particulière portée par ces auteurs sur l’aspect transnational de la guerre de la modernité tardive et de l’émergence de structures juridico-politiques supranationales impliquées dans la légitimation de pratiques violentes via des invocations de l’Humanité (31). L’analyse de Hardt et Negri insiste sur un domaine spatial mondial et systémique. Les guerres sont ainsi transformées en opérations policières et suggèrent que « la présence constante d’un ennemi et de la menace sont nécessaires pour légitimer une violence impériale (32) ».

Mais Hardt et Negri se trompent en observant le présent uniquement en termes de « violence impériale ». En effet, bien que des éléments de la situation actuelle puissent être décrits comme une violence impériale (l’invasion et l’occupation de l’Irak par exemple), les pratiques variées auxquelles nous avons fait référence, comme la « matrice de la guerre », sont bien plus complexes, car elles pénètrent les sociétés au travers des espaces géographiques, l’Occident libéral y compris. La littérature sociologique fait le lien entre les transformations mondiales - en particulier les mondialisations de la vie sociale et politique - et l’émergence du danger et du risque. Lorsque le domaine spatial est conçu comme ayant une portée mondiale, il suggère des espaces indéterminés qui défient quelque peu l’ordre et le contrôle, qui transcendent l’espace et le temps et, ce qui importe dans le contexte actuel, qui soient une source de risque et de danger. Les transformations de la modernité tardive sont donc structurelles et phénoménologiques.

De telles transformations sont considérées comme mondialement visibles, incorporant dans leur sphère des expériences vécues partout. Ceci suggère des transformations institutionnelles et de l’expérience, visibles dans la conduite de la guerre et dans les discours de sa légitimation. Mais avant tout, il y a la perception que les transformations mondiales associées à la modernité tardive ont des ramifications dans l’Etat, la souveraineté, et la localisation de l’autorité politique (33). Tous ces écrits insistent sur le fait que les transformations de l’espace politique présentent une source d’insécurité à tous les niveaux d’interaction sociale. L’hypothèse implicite est celle selon laquelle les mouvements au-delà des confins de l’Etat ont engendré une modification historique et généralisée dans l’auto-compréhension des sociétés, une modification qui a engendré à son tour un sens d’insécurité et de danger existentiel.

De telles analyses ne parviennent de nouveau pas à nous renseigner sur la spécificité de la relation entre la violence et les opérations de pouvoir actuelles. Tout comme les transformations qu’elles décrivent peuvent contenir des sources d’insécurité et de risque, ces mêmes dynamiques peuvent être construites comme des sources potentielles de liberté et de richesse accrues (34). Toutefois, il est important de noter que de telles hypothèses ont vu leur force grandir au lendemain du 11 septembre 2001. Zygmunt Bauman, critique sur les réponses à ces événements, suggère que le 11 septembre constitue « une fin symbolique de l’ère de l’espace », mettant l’accent sur l’élément « symbolique » en ce que « les explosions des tours du World Trade Centre à Manhattan ont mis au c ?ur de l’attention publique certaines transformations souterraines et graduelles qui étaient en cours depuis un bon moment déjà (35) ».

Pour Bauman, le mondial est un terrain irrégulé, « non-colonisé, politiquement incontrôlé, profondément dérégulé, extraterritorial », et, par là, il est la source d’insécurité qui construit dans son sillage un « espace mondial » qu’est le « nouveau pays-frontière » (« new frontierland ») où les adversaires sont « extraterritoriaux ». Ceux qui vivent dans cet espace indéterminé, en l’occurrence les réfugiés, deviennent les cibles sur lesquelles « l’insécurité existentielle », associée au « pays-frontière » mondial et construite en tant que telle par les hommes politiques, peut être « condensée, déversée et dispersée (36) ». Au sein de ce « pays-frontière » mondial ou planétaire, l’étranger devient la cible première, non seulement dans les pratiques qui visent les réfugiés, mais aussi dans celles qui incarcèrent et déportent l’étranger sans respect du droit au nom de la sécurité (mondiale).

Bien que la notion de « pays-frontière » mondial de Bauman soit suggestive, elle ne parvient pas à aider à la compréhension des conditions qui rattachent la violence au mécanisme du pouvoir mondial. Plus précisément, elle n’apporte pas d’indication sur les conditions qui permettent la transformation du régime libéral en un régime qui sape les pratiques qui le définissent. Une autre vision sociologique du présent, celle d’Ulrich Beck, également suggestive, va plus loin dans ses descriptions du présent, mais ne contribue pas à une compréhension de la relation entre la violence de la modernité tardive et la politique dans les Etats libéraux et au-delà.

« La nature insaisissable du terrorisme force et permet des constructions d’images de l’ennemi qui ne sont plus limitées par la nature physiquement saisissable des ennemis étatiques. La fusion des concepts d’“ennemi” et de “terrorisme” a ouvert de nouvelles options stratégiques. Les ennemis stratégiques sont à la fois civils et militaires, étatiques et non étatiques, des ennemis territoriaux et non territoriaux omniprésents, d’un point de vue interne comme externe... Tout comme les entreprises peuvent produire des biens trans-localement, les Etats peuvent produire des images changeantes de l’ennemi militairement indépendant de lieux ou d’Etats (37) ».

C’est crucial car cela suggère « l’élasticité du concept d’ennemi » et génère les conditions dans lesquelles la violence et la force militaire jouent un rôle dominant, là où il n’y a qu’une définition de l’ennemi, où la guerre préventive est légitimée en termes de légitime défense, où un état d’urgence est institutionnalisé tant au niveau interne qu’externe, et où les considération juridiques sont mises de côté au nom de la nécessité (38). L’analyse de Beck pose problème, en ce qu’elle confine ses commentaires aux Etats-Unis, et c’est la relation entre les réseaux terroristes internationaux et les Etats-Unis qui est au c ?ur de ses préoccupations.

Par la lecture de telles interprétations de l’ère mondiale actuelle, et de ses manifestations en termes structurels et expérimentaux, on peut s’interroger sur le mode de transformation du régime libéral démocratique, de sorte que les pratiques et les discours de guerre dominent, de sorte que, sans considération pour les luttes historiques pour la contestation et la dissidence, nous entrons dans une phase où ces libertés sont menacées au nom d’insécurités décrétées par l’exécutif. Peut-être les articulations de l’autorité, les mécanismes du pouvoir, tournent-ils entre le répressif et le productif, afin que les deux viennent à s’impliquer et se constituer mutuellement. Là où Foucault cherche à s’éloigner de la souveraineté comme modèle de pouvoir pour se tourner vers celui de la gouvernementalité, plus productif, plus biopolitique, l’analytique de la guerre, elle, éclaire la relation inextricable des deux. Le moment de la guerre est celui des décisions discrétionnaires, celui au cours duquel on désigne les ennemis de manière unilatérale.

C’est aussi celui où, à l’inverse des souverains des époque précédentes, ceux qui prennent des décisions liées à la vie et la mort d’autres sont des fonctionnaires de l’Etat, d’organisations supranationales comme l’Union européenne (39), d’entreprises et de groupes privés et semi-privés, ou d’Etat et de groupes de pression, comme c’est le cas de l’actuelle administration Bush. Judith Butler met en lumière la relation de souveraineté et de gouvernementalité, et le fait que « les apparences de souveraineté » prennent forme « dans le champ de gouvernementalité ». Essentiellement, en relation à nos conceptions du régime démocratique libéral, la relation de la décision discrétionnaire et de l’Etat de droit vient à constituer le pilier de la manière dont nous voyons les transformations en cours dans nos sociétés. Pour citer Butler de nouveau :

« Ce n’est pas, pour parler littéralement, qu’un pouvoir souverain suspende l’Etat de droit, mais que cet Etat de droit, en étant suspendu, produit de la souveraineté dans son action et son effet. Cette relation inverse au droit produit la “non-responsabilité” de cette opération de pouvoir souverain, ainsi que son illégitimité (40) ».

La spatialité globale de la sphère sociale présente des défis particuliers pour toute lecture foucaldienne des mécanismes du pouvoir et de la place qu’y occupe la guerre. Alors que l’analytique de Foucault nous aide à révéler les rouages du pouvoir sur les corps et les populations - des rouages qui, dans cette période moderne, passent de la violence directe des pouvoirs souverains vers des gouvernementalités rationalisantes associées au biopouvoir - il est important de considérer les implications de cette analytique lorsqu’on la considère de manière globale. L’émergence d’une spatialité distinctement globale de la sphère sociale appelle à une lecture et à une appréciation de l’impact différentiel de telles pratiques dans des lieux distincts de la sphère globale. Ces localisations ne sont pas que géopolitiques, ou territoriales, mais elles incluent des lieux associés à l’inégalité dans l’accès aux sources et aux capacités de l’arène mondiale (41).

La compréhension des pratiques d’inclusion et d’exclusion ne peut donc plus se limiter à l’Etat et à ses machineries de contrôle, mais doit s’étendre et inclure les espaces transnationaux d’interaction, comprenant un réseau complexe d’agents, des bureaucraties locales aux institutions internationales. Ces espaces ne peuvent toutefois pas être conçus en termes horizontaux. La manifestation globale de la sphère sociale suggère le global en tant qu’arène de contrôle, ce qui soulève des questions au sujet des agents de contrôle et des possibilités et contraintes qui émergent des inégalités de pouvoir au niveau global. L’émergence du global comme arène de contrôle attire ainsi l’attention vers les technologies capables d’une telle portée, vers les agents qui les possèdent et vers leur volonté et leur capacité à coordonner des services rendus par des acteurs étatiques comme non étatiques. Comme le montre Waltz, bien que trop rapidement, si la plus grande machine de guerre souhaite agir unilatéralement, elle le peut : « Les Etats-Unis ont organisé et contrôlé la campagne en Afghanistan seuls, refusant l’offre de mise à disposition des troupes britanniques du Premier ministre Blair ». Waltz voit le « déséquilibre brut de pouvoir dans le monde » comme une continuité majeure de la politique internationale (42). Le degré même de ce déséquilibre doit être reconnu lorsqu’on considère la portée globale du pouvoir et, en un sens, les capacités à construire le global comme une arène de contrôle.

La spatialité globale de la sphère sociale soulève également des questions substantives quant aux mécanismes associés au contrôle et à la domination. Tandis que la logique administrative de l’Etat moderne peut inclure la population nationale dans son champ d’action, dans la situation moderne globalisée, la limite de la population n’est plus co-terminus des limites de l’Etat. Notre compréhension de la notion de « frontière » se déplace progressivement du territoire vers le corps. Les implications sont liées à l’expérience phénoménologique du global et de ses inclusions et exclusions, tout comme elles sont liées à la raison administrative de l’Etat moderne et aux relations transnationales institutionnalisées.

En d’autres termes, la logique administrative est tournée vers les processus et les dynamiques globaux/transnationaux. Les implications pour le gouvernement et la transparence (« accountability ») sont énormes, tant le fonctionnaire qui fait partie des rouages des technologies de contrôle apparaît au-delà de tout soupçon, et donc de toute responsabilité. Alors même lorsqu’un pouvoir discrétionnaire - celui de déclarer la guerre ou, par exemple, d’emprisonner des individus sans respect de leurs droits - fait ou active le moment souverain, le fonctionnaire procède en silence, dans les interstices des pratiques institutionnelles, plaçant certaines catégories de population dans une rationalité calculatrice, elle-même sujette à un profil déterminé par la bureaucratie au-delà du regard des publics et des législatures.

Du point de vue global, les mécanismes associés au contrôle doivent donc être compris à la fois en termes de pratiques institutionnelles de contrôle et en termes de violence associée à la guerre. Lorsque nous considérons l’émergence du global comme arène de contrôle, il ne nous faut pas uniquement nous attarder sur les rouages institutionnels des pratiques gouvernementalisantes mais également sur la capacité qu’ont certains agents à déclarer la guerre, comme manifestation d’un contrôle global. La violence directe qui vise certaines populations en vient à constituer un mécanisme de contrôle pour d’autres populations et gouvernements qui ne sont pas directement visés. C’est en ce sens que la guerre devient une technologie de contrôle.

Les discours qui ont émergé au lendemain des événements du 11 septembre 2001 n’étaient pas simplement des discours sécuritaires, mais aussi des discours de guerre. Comprendre le présent nécessite plus qu’une description des procédures bureaucratiques entreprises à différents niveaux d’interaction domestique et transnationale, des pratiques destinées aux contrôles d’immigration, des mesures de surveillance, etc. Il est certes essentiel de mettre en évidence de telles pratiques, de fournir une image des mécanismes de la gouvernementalité. Mais il est également crucial d’un point de vue critique de localiser de telles pratiques dans un cadre plus large de significations qui nous permet de voir les mécanismes du pouvoir discrétionnaire et les pratiques qui y sont associées, de l’acte de guerre le plus flagrant à la procédure la plus invisible édictée dans un bureau qui se situe hors de notre vue. Un tel cadre nous permet de voir que les pratiques qui constituent la matrice de la guerre sont intrinsèquement liées à la production de différentes formes de sujet et qu’elles sont donc différemment expérimentées.

L’expérience de la matrice de la guerre en vient à dépendre de la localisation du sujet des politiques, localisation qui n’est pas nécessairement définie en termes d’espace géopolitique mais en termes sociétaux et gouvernementalisants, entre le sujet de biopolitiques du présent et son Autre constitutif. Le sujet peut être défini en termes d’espace géopolitique, de classe, de genre, de culture, tous se rejoignant en tant que sites évoqués dans des relations de pouvoir et viennent à constituer les subjectivités du présent (43). Toutefois, les positions-sujets qui sont produites ou générées dans la matrice de la guerre sont en soi toujours changeantes. Les amis d’aujourd’hui peuvent devenir les ennemis de demain dans la position toujours élastique qui prend forme non seulement aux limites de l’Etat mais aussi dans les rues, les villes, les écoles, les immeubles, dans d’autres pays et dans les camps de détention au milieu de ce qui est autrement connu comme des espaces libéraux démocratiques.

L’élasticité de l’ennemi comme position-sujet est toutefois, dans l’arène mondiale actuelle et dans l’Europe d’aujourd’hui, liée aux politiques de la différence, et, plus particulièrement de la différence culturelle. La nature précise de la relation varie selon les contextes et elle est matière à des investigations empiriques. Il est clair que, tandis que les mesures antiterroristes comme le UK Terrorism Act 2000 proscrivent des organisations particulières et possèdent donc un degré de spécificité, le fait que de telles mesures englobent l’élément de « prévention » suggère un cadre de référence plus large, cadre qui, dans les opérations de police, dans les discours institutionnels et dans les arènes publiques, en vient à désigner l’Autre, culturellement marqué comme la source de danger. De plus, lorsque les migrants sont désignés comme des ennemis et sont traités comme tels, il s’agit en général de ceux dont la race et la culture les identifient comme l’Autre.

Le racisme en tant que pratique d’Etat atteint les attributions des fonctionnaires, tout comme les décisions discrétionnaires au-delà du droit portent ouvertement et manifestement la marque d’un discours raciste qui vise l’Autre dans son être corporel, que ce soit par le biais d’une forme de colonisation du xxie siècle, comme en Irak ou dans les camps de détention qui contiennent les réfugiés de l’Europe. Comme Michel Foucault l’écrit en relation au passage graduel du xviie à son présent (et, par voie de conséquence, au nôtre) le « discours de lutte raciale » n’est pas une bataille entre races, « mais à partir d’une race donnée comme étant la vraie et la seule, celle qui détient le pouvoir et celle qui est titulaire de la norme, contre ceux qui dévient par rapport à cette norme (44) ».

Les paradoxes ne sont que trop apparents pour l’Etat libéral. Dans les pratiques qui englobent ladite « guerre au terrorisme », nous voyons les fondements d’une atteinte à la démocratie libérale dans sa conception comme lieu de droits historiquement conquis. Tandis que la violence terroriste cherche précisément une blessure systématique et, par cela, la violation de sociétés aussi différentes entre elles que Londres ou Bagdad, les mesures prises en réponse sont en elles-mêmes des violations de ce que constitue l’espace démocratique et le gouvernement des individus et des communautés.









Dr Vivienne Jabri

Notes :

29. Voir Foucault M., Naissance de la biopolitique : Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Seuil/Gallimard, 2004.
30. Pour une analyse de la distinction établie par Foucault entre violence et pouvoir et du fait qu’une telle distinction a des implications sur nos préoccupations actuelles en termes de guerre, voir Jabri V., « Critical Thought and Political Agency in Time of War », International Relations, vol.19, n°1, mars 2005, pp. 70-79.
31. Hardt et Negri, Multitude : War and Democracy in the Age of Empire, Penguin, London, 2004.
32. Ibid., p. 30.
33. Voir par exemple Giddens, The Consequences of Modernity, Cambridge, Polity, 1990 ; Castells M., The Information Age : Economy, Society and Culture, Oxford, Basil Blackwell, 1996 ; Beck U., Risk Society : Towards a New Modernity, London, Sage, 1992.
34. Comme toute analyse néo-libérale de la mondialisation pourrait le suggérer.
35. Bauman Z., « Reconnaissance Wars of the Planetary Frontierland », Theory, Culture & Society, vol.19, n°4, 2002, p. 81.
36. Ibid., p. 84.
37. Beck U., « War is Peace : On Post-National War », Security Dialogue, vol.36, n°1, mars 2005, p. 24. Notre traduction.
38. Ibid., p. 24.
39. Voir Bigo D., « Frontier Controls in the European Union : Who is in Control ? », Bigo D., Guild E. (dir.), Controlling Frontiers : Free Movement into and within Europe, Ashgate, Aldershot, 2005.
40. Voir Butler J., Precarious Life : The Powers of Mourning and Violence, London, Verso, 2004, p. 66.
41. Concernant les inégalités qui émergent des relations sociales globalisées, voir Bauman Z., Globalisation : The Human Consequences, Cambridge, Polity Press, 1998.
42 Waltz K., « The Continuity of International Politics », op. cit., pp. 349-350.
43. Voir, par exemple, Jabri V., « Feminist Ethics and Hegemonic Global Politics », Alternatives, vol.29, n°3, 2004, pp. 265-284.
44. Foucault M., Il faut défendre la société, Paris, Seuil, 1997, p. 53.



Résumé :

En matière de politique internationale, la guerre est une technologie de contrôle. Tandis que ses manifestations violentes comme l’invasion et l’occupation de l’Irak sont directement ressenties par les populations visées, les pratiques qui y sont associées ainsi que ladite « guerre au terrorisme » ont des effets d’une portée mondiale. Cet article offre une lecture de la guerre globale comme forme de contrôle propre à cette modernité tardive. Il montre que les pratiques qui constituent la guerre globale sont à comprendre en termes de matrice, ceci comprenant les Etats et leurs bureaucraties ainsi que des agents non étatiques, visant Etats, communautés particulières et individus. La matrice de la guerre opère au nom de l’humanité, mais c’est finalement cette même humanité qui en vient à devenir le sujet de ces opérations de contrôle global. Comme le montre l’article, les conséquences sont monumentales pour le gouvernement, l’examen démocratique et les espaces possibles de dissidence.

Vivienne Jabri - Cultures & Conflits, Sociologie politique de l’international, n°61 - 2006