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La roulette russe et la guerre contre l’Iran
mercredi 25 avril 2007 - Ali Fathollah-Nejad

Une guerre contre l’Iran serait catastrophique. Ces propos tenus par le ministre des affaires étrangères de Russie, Sergei Lavrov, le 11 Avril dernier ne relève certes pas de l’exagération. Mais l’ancien ministre de la défense de Moscou n’est pas le seul dans son pays à suggérer la possibilité d’une frappe nucléaire imminente des États-Unis sur l’Iran au moment ou tout est fin prêt pour la guerre.

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Fresque anti-américaine sur les murs de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran - Photo : Reuters/Morteza Nikoubaz

Les déclarations faites par des responsables politiques et militaires russes de premier plan aussi bien que par des experts et commentateurs ces derniers jours sur la forte probabilité d’un assaut américain sur l’Iran, en dehors du fait d’être troublants pour des oreilles occidentales, sont révélatrices du caractère hautement critique de la période que nous traversons. Mais ces propos sur la menace de guerre sont-ils tenus avec la noble intention de prévenir notre monde d’un désastre terrible, exceptionnel - ou bien existe-il un intérêt bien compris au-delà des mots ?

Un virage stratégique russe ?

On croit généralement que l’Iran et la Russie forment une alliance stratégique stable principalement dirigée contre l’influence globale des États-Unis. En dépit des sanctions de l’ONU contre Téhéran, Moscou a insisté pour maintenir une coopération avec ce pays, spécialement dans le très controversé domaine nucléaire. En Janvier 1995, l’Iran a signé un contrat de $800 millions avec le ministère russe de l’Energie Atomique (MinAtom) afin d’achever la construction des réacteurs nucléaires dans la centrale électrique de Bushehr sous la surveillance de l’AIEA. Alors que la mise en service du réacteur était programmée pour la juillet 1999, des ajournements innombrables ont reporté cette date à la fin de cette année. Mais en dépit de frustrations iraniennes compréhensibles sur ce dossier, les efforts déployés pour maintenir l’association russo-iranienne n’ont pas cessé.

Alors que Moscou a été la seule puissance mondiale à condamner le kidnapping des diplomates iraniens au début de cette année dans le Nord de l’Irak, elle a ensuite durci le ton en considérant comme une « provocation » la capture par l’Iran des espions britanniques puis la poursuite de ses activités de recherche nucléaire en dépit de la dernière résolution du Conseil de Sécurité. Un commentateur de premier ordre de l’agence de presse de l’Etat Russe, RIA Novosti, avait même conclu que c’était l’Iran qui était en train de provoquer une guerre. Deux jours plus tard, ce même commentateur portait aux nues l’adroite libération par Téhéran de soldats de Londres, empêchant ainsi une possible attaque U.S. le 6 Avril. L’agence de presse moscovite a aussi été la toute première à avertir d’un danger immédiat de frappe nucléaire U.S. sur l’Iran durant ce même mois. Mais ces derniers jours, elle semble faire marche arrière en citant des sources qui évaluent improbable une frappe américaine sur l’Iran. Que pouvons nous conclure de ce flot de messages et de rapports variés en provenance de Moscou ?

Les désirs decrets de la Russie

De nombreux indices conduisent à considérer qu’en cas de guerre avec l’Iran, la Russie serait très probablement le seul bénéficiaire au plan stratégique d’un tel scénario. Bien évidemment, la prise de contrôle par les USA du réservoir mondial de l’énergie fossile est destiné à lui fournir le plus puissant levier stratégique, permettant ainsi à Washington de consolider sa suprématie globale. Mais, si l’on garde à l’esprit la constance des néoconservateurs à faire de mauvais calculs - pour ne pas dire des calculs d’amateurs- quant aux résultats de leur politique étrangère, et l’improbable éventualité ou les USA pourraient rester les maîtres d’une situation qui verrait un Moyen-Orient en flammes, il faut sans doute rechercher ailleurs celui qui serait le bénéficiaire d’un tel désastre sanglant.

Les grandes puissances mondiales - c’est à dire l’Union Européenne, l’Inde, la Chine, et le Japon - n’ont rien à gagner, mais beaucoup à perdre d’une guerre contre l’Iran, car l’augmentation sans précédent des prix du pétrole grèveraient lourdement leurs économies qui en sont fortement dépendantes. Mais la Russie, importante nation productrice de pétrole, ne serait pas contrariée dans l’éventualité d’un tel scénario. Fournisseur majeur d’énergie pour la Chine et l’Europe, Moscou dispose d’un quart des réserves prouvées du monde de gaz naturel (avant l’Iran et le Qatar) et de six pour cent des réserves de pétrole. Par conséquent le rôle de la Russie en tant que fournisseur indispensable d’énergie se verrait renforcé par la guerre, tirant de plus bénéfice des prix élevés sur le marché mondial de pétrole et de gaz.

Qui plus est, les récentes ventes russes de systèmes de défense militaires vers l’Iran, en particulier les 29 missiles TOR-M1 à décollage vertical - un contrat estimé de 700 millions à 1 milliards de dollars - aussi bien que de torpilles russes sous-marines du type VA-111 Shkval (’rafale’), devraient permettre à Téhéran de faire subir des dommages considérables aux États-Unis s’ils sont attaqués - conséquence souhaitable au plus haut point pour Moscou car elle rétablirait ses ambitions de superpuissance.

Une guerre donnerait également à la Russie l’occasion d’accélérer ses exportations militaires vers le Moyen-Orient. Le récent embargo sur les armes de l’ONU vers l’Iran pourra difficilement empêcher son industrie militaire de faire d’énormes bénéfices. En dehors de ces gains attendus, qui pourraient se chiffre en centaines de millions de dollars, Moscou peut également spéculer sur de faramineux avantages géostratégiques.

Comme on peut s’y attendre, une guerre en Iran affaiblirait considérablement l’agressé (en tant que grande puissance régionale), mais aussi l’agresseur (en tant que super puissance mondiale). La vacance de pouvoir qui en résulterait au Moyen-Orient pourrait être comblée avec bonheur par la Russie. Elle serait alors à même de gagner du terrain de manière très significative sur le « grand échiquier » Eurasien, objet de tant de convoitises, et compenser les pertes géostratégiques dont elle a souffert dans son « voisinage immédiat » c’est-à-dire l’ Asie Centrale - à la suite du 11 septembre, lorsque les États-Unis ont développé une politique résolue d’accords militaires avec les anciennes nations soviétiques.

Une roulette risquée

Mais tout ceci ne signifie pas pour autant que la Russie puisse s’installer tranquillement tout en engrangeant des gains économiques et stratégiques essentiels à partir d’un combat si épuisant. Dans la mesure où le scénario d’une guerre globale est fortement probable, la Russie pourrait difficilement garder pendant longtemps le statut de simple observateur sûr un théâtre de guerre éclatant sur son flanc méridional.

Comme les riverains de la mer caspienne (avant tout, l’Azerbaijan et la Géorgie) pourraient se voir entraînés dans une guerre, car ils abritent des bases militaires américaines a partir desquelles des frappes pourraient être effectuées, l’apparition concomitante d’autres problèmes de sécurité régionale impliquant la Russie dans cette partie du monde géostratégiquement incontournable ne peut être écartée. A la lumière de ceci, les intérêts de la Russie en Transcaucasie et en Asie centrale pourraient être compromis par des actions militaires américaines dans cette région.

Il existe des signes indiquant que les alliés des américains obtiendront le feu vert pour agir dans le sens de leurs intérêts dans la région, intérêts qui sont pour l’essentiel contraires à ceux des Russes. Washington, avec l’OTAN, pourrait se saisir de cette occasion afin de réduire l’influence russe dans cette région - ce qui porterait un coup sévère à la position géostratégique de Moscou. En un mot, il ne faut pas s’attendre à ce que les énormes effets déstabilisateurs d’une guerre en Iran s’arrêtent sur les frontières nords de l’Iran. Si Téhéran est attaqué, Moscou verra la fin du statu quo stable sur son flanc Sud. Les conséquences globales d’une guerre en Iran n’excluraient pas la Russie. Moscou verrait également disparaître une puissance porteuse d’une promesse de coopération dans de multiples domaines économiques, et qui permettrait de continuer à préparer le terrain en vue de l’extinction de l’ordre unipolaire du monde.

Le plan ambitieux de création d’un cartel du Gaz - impensable sans la participation des pays du Golfe Persique incluant l’Iran, le Qatar, et les Emirats Arabes Unis (qui ont exprimé leur opposition a une ?option militaire’ contre l’Iran, réalisant qu’eux aussi pourraient être ciblés) - serait aussi menacé. Tandis qu’il est vrai que Moscou ne souhaite pas un Iran nucléarisé, la perspective d’un contrôle total de cette région par les américains est plus dangereuse pour ses intérêts en Eurasie.

Comme le dit le principal stratège russe, le Général Leonid Ivashov, « il est difficile d’imaginer un ciel tranquille sous lequel on pourrait s’abriter lors de la prochaine catastrophe ». Les multiples conséquences d’une guerre en Iran sont incalculables, Moscou a donc de bonnes raisons pour ne pas céder au rêve illusoire de statut d’unique vainqueur. Il est clair qu’en engageant une guerre nucléaire contre l’Iran, Washington ne perdra pas de vue son but stratégique global qui est d’éviter tout rival mondial, en prêtant naturellement une attention particulière au poids lourd eurasien qu’est la Russie. Et elle a tous les moyens de le faire, du fait de sa solide présence militaire dans des endroits critiques pour Moscou.

Après tout, il appartient à la réflexion stratégique de la Russie de déterminer si elle doit se rapprocher ou se distancer de l’Iran. Le choix de l’éloignement, couplé à la croyance que les profits de guerre rapporteront plus que les opportunités d’un temps de paix, peuvent de manière décisive aider à lever l’obstacle international d’une guerre contre l’Iran. Cependant, une certitude demeure : « Après le premier souffle nucléaire, l’humanité se retrouvera dans un monde entièrement nouveau, absolument inhumain. » (L. Ivashov)


Ali Fathollah-Nejad est un chercheur indépendant basé en Allemagne, spécialiste du Moyen-Orient.

Ali Fathollah-Nejad - Global Research, le 21 avril 2007 : Russian Roulette and the War on Iran
Traduction : Karim Loubnani, Contre Info