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Elliot Abrams ’déjà vu’, encore une fois
mardi 24 avril 2007 - Jim Lobe - IPS

Une région en crise - dans ce cas, le Moyen-Orient - éprouve le besoin désespéré d’un processus de paix capable de damer le pion aux forces de violence et de déstabilisation dans l’émergence desquelles les Etats-Unis eux-mêmes ont joué un rôle central.

Les efforts diplomatiques régionaux - dans ce cas, menés par l’Arabie Saoudite - connaissent un certain élan mais sont contrecarrés par les faucons intransigeants au sein de l’administration américaine. Alors qu’ils se retrouvent de plus en plus dans une position défensive aussi bien en politique intérieure qu’étrangère, ils sont déterminés à poursuivre leur stratégie d’isolement et de déstabilisation d’une cible hostile - dans ce cas la Syrie - en dépit de sa volonté mainte fois réitérée d’entrer en contact avec Washigton et ses alliés régionaux.

Pressentant une impasse de plus en plus dangereuse, le speaker démocratique de la chambre des représentants - dans ce cas, Nancy Pelosi, appuyée par un consensus bipartisan croissant qui estime que l’intransigeance du gouvernement réduira encore plus l’influence déjà compromise des USA dans la région - essaye d’encourager des efforts régionaux de paix en entrant directement en contact avec la cible.

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Eliott Abrams

Mais, inquiets que sa quête puisse vraiment réussir, les faucons de l’administration - dans ce cas, menés par le conseiller en chef sur le Proche-Orient au National Security Council (NSC) [1] Elliott Abrams et le Vice-président Dick Cheney - accusent le speaker de saper l’autorité du président et, à travers les écrits d’éditorialistes obligeants au Washington Post, parmi autres medias complaisants, y compris, bien sûr, le Wall Street Journal, l’attaquent en disant qu’elle « substitue sa propre politique étrangère à celle d’un président Républicain en exercice. »

Si ce scénario vous semble familier, votre mémoire en matière de politique étrangère vous ramène au moins à l’année 1987, quand, en dépit d’efforts intenses en vue de l’instauration d’une paix régionale, pour lesquels le Président costaricain Oscar Arias avait obtenu le prix Nobel de la Paix cette année là, l’administration de Ronald Reagan persistait dans ses efforts visant à isoler et renverser le gouvernement sandiniste au Nicaragua.

C’était alors le speaker de la chambre de l’époque Jim Wright qui, avec l’encouragement tranquille des réalistes Républicains, en particulier le chef de personnel à la Maison Blanche de Reagan, Howard Baker, le Secrétaire d’Etat George Shultz et son envoyé diplomatique spécial en Amérique centrale, Philip Habib, qui avait cherché à encourager le plan d’Arias.

Mais Abrams, alors secrétaire d’état auxiliaire pour les Affaires Inter-Américaines, avait lors du deuxième semestre de l’année 1987 travaillé assidûment avec ses compagnons jusqu’au-boutistes à la Maison Blanche et au Pentagone - de même qu’il travaille aujourd’hui avec le bureau de Cheney - pour torpiller à la fois les plans d’Arias et les efforts de Wright en faveur de ce règlement.

Comme Robert Kagan, l’assistant d’Abrams du moment et futur intellectuel néoconservateur influent, le révélera plus tard, « Arias, plus que tout autre dirigeant d’Amérique Latine a mis en échec a lui tout seul la politique Américaine au Nicaragua ». Et quand il a gagné le Prix Nobel, « tous ceux d’entre nous qui pensaient qu’il était important d’obtenir de l’aide pour les contras ont réagi avec dégoût, un dégoût sans borne ».

L’un des éléments de la stratégie des jusqu’au-boutistes menés par Abrams consistait à repousser les appels du Nicaragua en vue de pourparlers de haut niveau, forçant ainsi Habib à démissionner vers la fin de l’été et insistant - comme ils font maintenant avec la Syrie - que ces négociations directes ne serviraient qu’à légitimer les sandinistes et démoraliser les contras.

En novembre 1987, le Président Nicaraguayen Daniel Ortega est venu à Washington avec une proposition de cessez-le-feu avec les contras. Après que l’administration ait refusé de le recevoir, Wright, y voyant une occasion de démarrer un processus de paix bloqué, a assisté à une réunion à l’ambassade du Vatican dans laquelle Ortega avait demandé à son principal ennemi interne, Miguel Obando y Bravo, de servir de médiateur entre le gouvernement sandiniste et les contras.

Abrams a profité de la participation de Wright aux pourparlers pour lancer une attaque publique - à peine dissimulée - contre le speaker. Interviewé par le Wahington Post en tant que « fonctionnaire de haut rang anonyme de l’administration », Abrams a accusé Wright de faire partie du « théâtre de la guérilla » et d’« un mélodrame incroyable » qui avaient causé un « sérieux contretemps » pour la politique de l’administration.

« Ce n’était pas une avancée ; c’était le sabotage du processus », s’est plaint au Washington Post le « fonctionnaire de haut rang ». Le Post, comme dans sa critique de vendredi de la rencontre de Pelosi avec Assad, avait acquiescé complaisamment dans son propre éditorial, intitulé alors « Que fait fonc Jim Wright » ?, accusant le speaker d’avoir agi « comme si la conduite réelle de la diplomatie dans cette délicate transition était de sa responsabilité ».

Les éditorialistes néoconservateurs du journal se sont rapidement joints au mouvement, accusant Wright d’une « tendance compulsive à mener des opérations de politique étrangère inadaptées », de même que la semaine dernière ils ont accusé Pelosi et les Démocrates de « chercher à mener leur propre diplomatie indépendante ».

Cependant quelques mois seulement après sa réunion avec Ortega, le Congrès dominé par les Démocrates repoussait la demande de Reagan de renforcement des contras, une étape qu’Abrams avait alors incorrectement prédit comme allant mener à « la dissolution de l’Amérique centrale ».

D’après le livre de Roy Gutman paru en 1988 au sujet de la politique d’Amérique centrale de Reagan, nommé avec à-propos « la Diplomatie bananière », Washington s’est bientôt retrouvé « aux marges de la diplomatie de la région ».

Contrairement à son profil haut public comme secrétaire assistant il y a 20 ans, Abrams qui maintenant préside la politique du Moyen-Orient au Conseil de sécurité National est aujourd’hui plus discret, sans doute en partie parce que sa condamnation en 1991 pour avoir menti au Congrès au sujet de son rôle dans le scandale de l’Irangate l’a rendu une cible facile pour les Démocrates.

« Il fait très attention à ne pas laisser d’empreintes digitales », a déclaré à l’IPS un officiel du Département d’État plus tôt cette année.

Mais il existe peu de doute au sein des analystes du Moyen-Orient concernant le fait qu’Abrams joue un rôle essentiel dans les efforts de la Maison Blanche en vue de discréditer Pelosi pour avoir rencontré Assad, de même qu’il l’a fait avec Wright dans sa rencontre avec Ortega en 1987.

Et tout comme il a travaillé avec les jusqu’au-boutistes de Reagan pour saper les plans d’Arias 20 ans plus tôt, ainsi paraît-il faire ce qu’il peut pour saper les récents efforts du roi saoudien Abdallah pour initier un processus de paix arabo-israélien, mais aussi ceux des réalistes Républicains, et même ceux de la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice.

[1] NSC : le Conseil de Sécurité Nationale

Jim Lobe - IPS (Inter Press Service New Agency), le 9 avril 2007 : Elliott Abrams and Déjà Vu All Over Again
Traduit par Karim Loubnani, Contre Info