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D’abord la dignité des Palestiniens

lundi 29 octobre 2007 - 06h:29

Sherri Muzher - Palestine Chronicle

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Il semble y avoir une fracture béante entre les militants, les politiciens, et le peuple palestinien qu’ils prétendent défendre.

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Pour des principes de dignité et d’espoir pour chaque Palestinien,
individuellement, maintenant. (Photo : AP/Morenatti)




Sherri Muzher est Américaine-Palestinienne et vit à Mason, Michigan. Elle est militante et journaliste indépendante, directrice de "Michigan Media Watch". Elle s’adresse dans ce texte aux militants américains soutenant la cause palestinienne.


« Je suis monsieur Personne » déclarait le Palestinien Mahmoud Jnaid, dans un article de Reuters le 19 octobre. Jnaid avait tenté de s’immoler, il s’était aspergé d’essence et y aurait mis le feu si des Palestiniens présents ne l’avaient maîtrisé. (*)

« Quand j’ai versé l’essence sur moi, j’ai eu l’impression que la vie, c’était comme la mort » dit ce jeune homme de 25 ans, assis aux côtés de son épouse et de ses enfants.

Israël n’avait pas accordé de carte d’identité à Jnaid, comme à des dizaines de milliers d’autres comme lui, leur interdisant de fait de se déplacer, d’avoir un permis de conduire, ou même d’ouvrir un compte dans une banque. On dirait que refuser de donner ces documents indispensables quotidiennement donne à Israël le sentiment d’être plus en sécurité. Allez donc comprendre ça. Bah...

C’est la plus récente affaire poignante, pathétique survenue en Palestine, et je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si les hommes politiques palestiniens et les militants n’avaient pas, avec toutes leurs querelles insensées et leur factionnalisme ridicule, perdu de vue les Jnaid de Palestine.

Bien sûr, les gens peuvent diverger sur les stratégies et dans leurs opinions. Mais il ne devrait y avoir qu’un seul moteur pour agir et qui unisse le peuple : rendre sa dignité et l’espoir au gars palestinien moyen.

Certains arguent que l’application de la loi est le prérequis pour obtenir cette dignité et cet espoir... oui, mais les querelles internes continuent sur des principes.

Bon, la plupart peuvent considérer que « vivre dans la dignité » est un principe estimable en soi. Seulement, la réalité, c’est que des dynamiques compliquées et perverties rendent peu probable l’application des lois internationales dans un proche avenir. Donc jusque-là, l’amélioration de la vie des Palestiniens devrait être la priorité.

« Ce qui devrait nous pousser à agir est la dignité humaine : la dignité inaliénable de l’opprimé, mais aussi la dignité de chacune et chacun d’entre nous. Nous perdons notre dignité si nous tolérons l’intolérable ».

Ces sages paroles sont celles d’un militant pour les droits civils, Dominique de Menil. Elles sont valables pour tant de crises dans le monde, et spécialement pour la tragédie palestinienne. Alors, pourquoi certains Palestiniens oublient-ils cela quand ils gâchent de précieuses énergies à se marginaliser les uns les autres ? Les conflits internes sont ni plus ni moins suicidaires. Et dans ces méchants différends, on a perdu cette civilité et cette décence qui avaient tant compté pour la génération de nos parents et celles d’avant... mais je m’écarte du sujet.

Dans une large mesure, il est compréhensible que beaucoup, parmi les Palestiniens de tous les jours, soient maintenant plus durs et plus méfiants dans leur vie. Ils réagissent à près de 60 années de dépossessions et à 40 années d’une cruelle occupation israélienne, ils ont appris à réagir dans une situation rude pour survivre. Mais pas les privilégiés en Palestine qui se sont fait grassement de l’argent avec la corruption, ni les activistes qui vivent dans le confort, ici, aux Etats-Unis ? Pas eux, s’il vous plaît...

La Palestine est tombée maintenant entre les mains des factions et de l’idéologie. Il y a le Hamas, « trônant » dans la bande de Gaza pendant que les souffrances du peuple ont atteint des sommets mémorables à cause de son isolement du monde, et il y a le Fatah, joutant de façon insensée pour être sur le devant de la scène grâce à des réunions avec Israël pendant que les Palestiniens se font assassiner lors des raids israéliens. Il y a les militants, inefficaces, qui passent leur temps à cataloguer d’autres Palestiniens dans les termes les plus répugnants, et il y a ceux qui souhaitent négocier avec une opposition vaniteuse pour le seul plaisir de négocier. Quand exactement ont-ils perdu le respect d’eux-mêmes et leur dignité ? Tristement, chacun de ces comportements illustre un manque de respect pour soi-même.

W’aman La Yokarrem Nafsaho la Yokarram, ce qui, en arabe, veut dire : « celui qui n’a pas de respect pour lui-même ne sera pas respecté. » Est-ce que ça signifie encore quelque chose ?

En un mot, il semble y avoir une fracture béante entre les militants, les politiciens et le peuple palestinien qu’ils prétendent défendre.

D’accord, je généralise de façon simpliste car beaucoup d’entre nous sont heureux de connaître quelques diamants brillants au milieu de ce charbon. Mais il pourrait y avoir tant d’autres diamants si les Palestiniens et les amis des Palestiniens n’étaient pas dégoûtés par les conflits internes. Ajoutons à cela le sentiment accablant d’épuisement pour ces quelques diamants dont on attend d’eux qu’ils continuent à fournir et à porter la charge.

Les gens commencent naturellement à se demander : « A quoi bon ? »

Bien, il y a un point important. Et ce point est de donner l’espoir aux familles et aux amis en Palestine. Quand une personne a des raisons d’espérer, il est plus facile pour elle de rester tête haute dans la dignité.




Qu’est-ce qui peut conduire à cet espoir ?

Un arrêt brusque de cette nouvelle confrontation « nous contre eux » est une étape importante. Mais non moins important est le besoin d’une autre façon de penser afin qu’on puisse avancer. Pas besoin d’être une fusée scientifique pour comprendre que lorsqu’une stratégie déterminée ne donne pas de résultats pendant des années, il est temps de la revoir jusqu’à ce que l’on obtienne quelque chose d’exploitable et d’efficace. Il n’y a rien d’honorable ni d’intelligent à s’accrocher à des slogans et à des stratégies inutiles. En outre, l’histoire a démontré que les bonnes intentions seules importent peu.

Je ne prétends certainement pas avoir toutes les réponses mais j’aimerais vous proposer quelques nouvelles stratégies :

  • Construisez des alliances avec les principales organisations. Il y a tant de questions qui perturbent nos compatriotes américains, et spécialement celle de payer des impôts pour soutenir des gouvernements qui n’en ont pas besoin. Et Israël n’en a pas besoin.
  • Faites tomber les barrières et dissipez les stéréotypes populaires. Profitez de notre précieuse liberté de parole pour envoyer des courriers aux éditeurs.
  • Ne partez pas du principe que les autres en savent autant que vous sur la question. La plupart des gens ne savent rien ou sont informés par des sources tendancieuses ou par la pop culture. Ne vous affolez pas. Profitez de l’occasion pour corriger calmement la désinformation. Notez ce mot, « calmement ». Un des stéréotypes est que les gens d’origine palestinienne ne savent pas se contrôler. Faites sauter ce mythe par exemple. Les gens se laissent plus facilement convaincre par des gens rationnels et calmes.
  • Ne cherchez plus à soutenir tous ceux, à gauche, qui prétendent aimer la justice. Aujourd’hui, j’aimerais penser que la plupart des militants sont conscients de l’hypocrisie de beaucoup de militants dont la priorité est de détourner et de saboter les relations entre les groupes pro-palestiniens. De plus, le conflit palestinien est un problème lié à l’être humain, pas un problème de la gauche.
  • La passion a ses aspects positifs et ses aspects négatifs, utilisez-la pour vous rajeunir, vous et les autres. Ne vous en servez pas pour démolir les gens parce qu’ils ne sont pas d’accord avec vous.
  • Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse à vous-même. Cette règle d’or parait simple et pourtant, certains parmi les plus enragés et les plus grossiers individus sont des militants. Qu’espèrent gagner ces gens en se faisant davantage d’ennemis ?
  • Informez-vous sur les réussites personnelles des compatriotes palestiniens. C’est encore mieux quand il s’agit de Palestiniens que de simples politiques, et les militants doivent connaître ces réalisations. Louer l’identité palestinienne est tout simplement la chose la plus géniale que les militants peuvent faire.
  • N’oubliez pas que nous sommes Américains, d’abord et avant tout. Exprimer son aversion pour certaines politiques comme le fait n’importe quel autre Américain est naturel. N’oubliez pas de vous expliquer là-dessus ! Ne haïssez pas cette merveilleuse terre de libertés. Une sacrée élégance, mais une élégance souvent floue dans tous les discours et les colères. L’opposition alors s’empare des mots de colère pour son travail de relations publiques malhonnête.
  • Si une stratégie politique n’apporte rien à la compréhension de l’auditoire visé (les compatriotes américains), pourquoi alors se tracasser ? Prêcher à un ch ?ur est bien jusqu’à un certain point. Que cherche-t-on en fin de compte ?

En aucun cas il ne faut interpréter ce texte comme un blâme adressé aux victimes. Israël a convaincu notre nation, je ne sais comment, par l’intimidation des lobbys, que priver un peuple de ses droits fondamentaux était une bonne chose. Il est honteux que les Américains ne s’intéressent pas à la façon de penser des instigateurs juifs du soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943. Le refus de Mordechai Anielewicz et des autres, confrontés à la misère absolue, n’était rien de moins que remarquable et honorable.

Finalement, c’est peut-être le Sheikh Mohammed bin Rashid al Maktoum, des Emirats arabes unis, qui l’a dit le mieux dans une récente interview à « Soixante minutes » par Steve Kroft. Ils discutaient du développement incroyablement rapide de Dubaï :

- Kroft : « Pourquoi voulez-vous que tout y soit le plus grand, le plus haut ? »

- Sheikh Mohammed : « Steve, pourquoi pas ? Pourquoi pas ? Si vous pouvez l’avoir à New York, pourquoi ne l’aurions-nous pas ici ? »

- Kroft : « Pourquoi un tel empressement ? La plupart des gens essaient de faire tout ça en toute une vie, pas en cinq ans. »

- Sheikh Mohammed : « Je veux, je veux que mon peuple vive mieux maintenant, qu’il aille au lycée maintenant, qu’il soit en bonne santé maintenant. Pas dans 20 ans. »

Vouloir une vie meilleure pour son peuple... tel est ce message rafraîchissant, et rare dans le monde arabe. Notre objectif devrait être d’améliorer les conditions de vie des Palestiniens, partout dans le monde, spécialement pour ceux qui vivent dans les Territoires occupés et dans des camps de réfugiés sordides. Cela ne veut certainement pas dire abandonner les principes de justice, ni de ne pas tenir Israël pour responsable de ses crimes, cela signifie la mise en ?uvre des principes de dignité et d’espoir pour chaque Palestinien, individuellement, maintenant.

C’est un objectif qui devrait en même temps ramener quelque unité et quelque raison dans l’atmosphère palestinienne d’aujourd’hui, faite de querelles internes et de folie. Nous le devons à nos familles et à nos amis en Palestine.


* Voir : « Un Palestinien privé de carte d’identité a tenté de s’immoler par le feu »,
21 octobre 2007, de Mayan Al-Helou, Mahsom.

25 octobre 2007 - Palestine Chronicle - traduction : JPP


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