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Bagdad et Washington : deux solitudes en déclin (partie 3/3)

mardi 4 septembre 2007 - 06h:23

Pierre R. - Agora Vox

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Bagdad et Washington : deux solitudes en déclin (partie 1/3)

Bagdad et Washington : deux solitudes en déclin (partie 2/3)


Nous conclurons ici cette analyse en trois volets sur le Proche-Orient. Loin d’être complète, elle se veut un tableau schématique des relations qui se nouent et qui se dénouent autour de la problématique irakienne. Voyages d’Ulysse et jeux de coulisses, la diplomatie voyage d’une capitale à l’autre. Les zones d’influence se délimitent au profit des uns et au plus grand malheur des autres. Force est de constater que la stratégie de remodelage du Proche-Orient, tant souhaitée par Washington, a beaucoup de plomb dans l’aile.


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Peinture murale dans une rue de Téhéran

Comme nous l’avons vu dans les deux premières parties, Washington ne voit pas d’un bon ?il le rapprochement de l’Irak et de l’Iran. Comme la capitale américaine ne voit pas d’un bon ?il le rapprochement Irak et Syrie. Aujourd’hui, nous nous attarderons plus spécifiquement aux nouvelles relations de l’Iran et de l’Irak, des frères ennemis qui ont retrouvé le chemin de la conversation. Bref, leur chemin de Damas, quoi.

La Maison Blanche martèle son message : « Nous avons déjà dit clairement que les activités iraniennes en Irak ne contribuent pas à réduire les violences ». [...] « Selon nos commandants sur le terrain, nous constatons des flux croissants de projectiles explosifs très meurtriers. Cela ne joue pas un rôle très constructif en Irak », commente le porte-parole de la Maison-Blanche, Gordon Johndroe, à la presse.

Il y a de quoi désespérer les conseillers du président Georges W. Bush. Les agences de renseignement américaines n’espèrent plus un changement dans l’attitude du régime de Téhéran, dans un avenir proche, en dépit de la colère croissante de la population provoquée par la détérioration de la situation économique du pays. Pour ajouter à cette détérioration économique, Washington travaille d’arrache-pied pour isoler davantage l’Iran au plan international. Sans y parvenir efficacement.

L’Iran vient de lancer un autre pavé dans la mare de Washington. Mojtaba Samareh Hachémi était le principal conseiller du président Mahmoud Ahmadinejad. Il vient d’être remplacé par le général Alireza Afshar qui était jusqu’ici commandant adjoint de l’état-major des forces armées, en charge des affaires culturelles. Une grande partie de sa carrière s’est déroulée au sein des Gardiens de la révolution. Mahmoud Ahmadinejad est lui aussi un ancien membre des Gardiens de la révolution. Évidemment, il ne fait aucun doute que cette nomination, qui n’est en rien gratuite, accroît le poids des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime, qui pourrait être inscrite par les États-Unis sur leur liste d’organisations « terroristes ».

L’Iran a-t-il les moyens de son audace ? Dans un communiqué de presse, le gouvernement iranien vient d’annoncer qu’il a engrangé des ventes de pétrole s’élevant à 51 milliards de dollars pour l’année mars 2006 à mars 2007. Deuxième producteur de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) avec en moyenne 2,4 millions de barils par jour, ces ventes à l’étranger constituent environ 80 % des rentrées en devises et contribuent pour plus de la moitié au budget de l’État.

Alors que les représentants démocrates et républicains s’indignent du peu d’efforts que consent al-Maliki pour enrayer la violence dans son pays, et de la perte de contrôle de ce dernier sur le gouvernement et les ressources énergétiques, les dirigeants de Téhéran lui rendent hommage. « Nous devons soutenir le gouvernement élu de l’Irak et l’ensemble des factions et des groupes ethniques doivent coopérer avec ce gouvernement élu », a dit le guide suprême iranien Ali Khamenei. Dans un même souffle, l’ayatollah Ali Khamenei avertit les États-Unis qu’ils font face à un « avenir dangereux ». « Les États-Unis sont devenus plus faibles qu’il y a 20 ans, ils ont perdus leur puissance et leur grandeur d’antan », a dit l’ayatollah Khamenei. « Les États-Unis et ceux qui les suivent sont emportés dans un tourbillon où ils coulent, et ils font face à un avenir dangereux. »

Selon l’Iran, la cause principale de l’instabilité et de la violence en Irak réside plutôt dans la présence des troupes d’occupation avec, à leur tête, les États-Unis. Les autorités iraniennes soulignent constamment qu’elles se prononcent pour la paix et la stabilité en Irak et déclarent leur soutien au gouvernement légitime de Nouri al-Maliki. Dans le même temps, Washington et Téhéran ont déjà tenu à Bagdad, à l’initiative des États-Unis, trois rounds de négociations sur les problèmes de la sécurité en Irak. Ces consultations, qui se sont déroulées avec la participation de représentants irakiens, ont abouti à une entente sur la création d’un comité tripartite de sécurité (Ria Novosti).

Les dirigeants chiites, sunnites et kurdes d’Irak sont parvenus à s’entendre, dimanche, en vue de relancer le processus de réconciliation nationale. Autre gifle aux observateurs pessimistes de Washington qui donnait al-Maliki perdant sur tout. Ce dernier effort pour sortir le pays de la crise politique survient après d’intenses pressions des autorités américaines et deux semaines avant la présentation devant le Congrès des États-Unis d’un rapport sur l’Irak par l’ambassadeur américain à Bagdad, Ryan Crocker, et le chef des forces de la coalition sur place, le général David Petraeus. La « loi de réconciliation » sur laquelle sont parvenus à s’entendre le Premier Ministre chiite Nouri al-Maliki, le président kurde Talabani, le vice-président sunnite Tarek al-Hachémi, le vice-président chiite Adel Abdel Mehdi et le président de la région autonome du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, doit être approuvée par le Parlement.

Nir Rosen est journaliste indépendant, auteur de In the Belly of the Green Bird : The Triumph of the Martyrs in Iraq. Le New York Times a récemment publié dans son édition dominicale l’enquête qu’il a effectuée sur le sort les réfugiés irakiens. Il tient des propos très durs sur le gouvernement irakien, dans une entrevue reprise en ligne par le site ContreInfo :

« Avant tout, le gouvernement n’a plus d’importance réelle. Il n’a pas de pouvoir. Et peu importe celui qui s’y trouve, il n’aura aucun pouvoir. Bagdad n’a plus aucune importance en dehors de la ville elle-même. Bagdad était la ville la plus importante d’Irak, et celui qui contrôlait Bagdad contrôlait l’Irak. Aujourd’hui, vous avez une collection de cité-États : Mossoul, Bassora, Bagdad, Kirkourk, Irbil, Suleymanye. Chacune est virtuellement indépendante, et elles ont leurs propres seigneurs de la guerre, leurs propres milices. Ce qui se déroule à Bagdad n’a plus d’importance. C’est le premier point. »

« Deuxièmement, qui pourrait-il installer à la place au gouvernement ? Qui croit-il qu’il va installer ? Allawi ou un autre candidat laïc ? Il y a eu des élections démocratiques, et la majorité des Irakiens ont choisi le parti religieux Dawa, le Conseil suprême de la révolution islamique, et le mouvement de Sadr. Voila les mouvements qui sont populaires parmi la majorité des chiites, qui eux-mêmes sont une majorité en Irak. Donc, qui vous installez, cela n’a aucune importance. Les gens de la Zone verte n’ont jamais eu aucun pouvoir. Les Américains, que ce soit le gouvernement ou les journalistes sont focalisés sur la Zone verte depuis le début de la guerre, mais cela n’a jamais vraiment compté. Ce qui importe, c’est ceux qui ont le pouvoir dans la rue, les différentes milices, qui, selon le lieu où vous vous trouvez, sont sunnites, chiites, tribales, religieuses ou criminelles. Il s’agit là de la même mécompréhension de la politique en Irak. Le gouvernement n’agit pas, ne fournit aucun service public, que ce soit la sécurité, l’électricité, la santé ou autre. Différentes milices contrôlent les différents ministères et en font leurs fiefs. Des ministères attaquent d’autres ministères... »

La semaine dernière, un commandant américain en Irak a accusé les Gardiens de la révolution, le corps d’élite du régime iranien, d’entraîner des extrémistes chiites en Irak à attaquer les forces américaines et irakiennes. Washington accuse l’Iran d’avoir une attitude de double jeu à l’égard des États-Unis, évoquant les récentes discussions entre de hauts responsables iraniens et l’ambassadeur américain à Bagdad Ryan Crocker. « Les Iraniens disent publiquement chaque fois qu’ils rencontrent l’ambassadeur Crocker qu’ils veulent jouer un rôle constructif en Irak. Pourtant, selon nos commandants sur le terrain, nous constatons des flux croissants de projectiles explosifs très meurtriers. Cela ne joue pas un rôle très constructif en Irak. »

Le Los Angeles Times rapporte que le chef d’état-major interarmées américain devrait proposer au président George W. Bush de réduire le nombre de soldats américains en Irak l’année prochaine. L’idée derrière cette proposition est d’expliquer au président Bush que laisser plus de 100000 soldats en Irak en 2008 sur les 162000 actuellement sur place, mettrait l’armée sous tension. Téhéran doit très certainement lire et analyser les moindres dépêches en provenance de Washington.

Le Premier Ministre irakien, ali-Maliki, est placé entre le marteau et l’enclume. Il a besoin des Iraniens pour conclure des affaires lucratives et il ne peut envoyer paître les Américains qui occupent tout l’espace avec 160000 hommes en Irak, sans compter les mercenaires et autres à la solde de l’hyperpuissance. Deux théories s’affrontent et pourraient se résumer en ces termes : « Les occupants déclarent que s’ils se retirent maintenant, l’Irak sera détruit. Mais bien au contraire, si les occupants partent, tous les responsables irakiens feront tout leur possible pour résoudre les problèmes du peuple (irakien). » Les États-Unis sont-ils devenus, au fil des années, le principal obstacle au recouvrement d’une sécurité durable en Irak ou, au contraire, leur présence suffit-elle à éviter davantage un désastre appréhendé ?

La faiblesse d’al-Maliki indispose d’autant les Américains qu’elle compromet le plan de remodelage régional qu’entend implanter Washington au Proche-Orient. Ses allées et venues entre Téhéran et Damas n’arrangent pas du tout les choses. Les mollahs comptent sur l’isolement de Washington dans la région en impliquant de plus en plus les Russes et les Chinois dans la région. Forte de sa puissance énergétique, Moscou n’hésite plus à se mettre en travers des projets américains.

Le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai était la réponse souhaitée par Moscou à l’extension de l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord (OTAN) aux pays Baltes et à plusieurs États de l’Est européen. Pendant la réunion du « Groupe de Shanghai » à Bichkek, composé de la Chine, de la Russie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, avec l’Inde, l’Iran, la Mongolie et le Pakistan comme observateurs, a profité de l’occasion pour promouvoir la candidature de l’Iran. Après l’Iran, faire adhérer l’Inde, le Pakistan et la Mongolie contribuerait à donner du corps à l’Organisation de coopération de Shanghai. Les présidents afghan Hamid Karzaï et turkmène Gourbangouly Berdymoukhamedov, ainsi que le secrétaire général adjoint de l’ONU, Lynn Pascoe, étaient également invités au sommet. L’offre de Moscou de joindre l’Iran dans les rangs de l’Organisation de coopération de Shanghai n’est pas gratuite : un tel rapprochement constituerait pour Téhéran « une bouée de sauvetage puisque, par ce biais, la capitale iranienne pourrait tisser des liens avec l’Asie, notamment la Chine, et être plus forte dans son bras de fer avec les États-Unis ».

Notons que dans le seul secteur aéronautique, Tupolev a l’ambition de vendre pour plus de 250 milliards d’appareils d’ici à 2025 afin de se hisser au niveau des géants du secteur que sont Boeing et Airbus. Tupolev vient de faire savoir qu’un accord avec l’Iran pour la fourniture et la production commune d’avions de ligne Tu-214 et Tu-334, était en bonne voie. Ce contrat est estimé à plusieurs centaines de millions de dollars.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, le répète à qui veut l’entendre : « La Russie ne voit pas la menace émanant de l’Iran par laquelle les Américains expliquent la nécessité de déployer des éléments de leur défense antimissile (ABM) en Europe. » « Analysant non seulement la déclaration des dirigeants de l’Iran, mais aussi les informations assez précises dont nous disposons, nous ne voyons aucune menace de ce type avant très longtemps, même si l’Iran avait l’intention de détenir les missiles pour se protéger desquels on essaie de créer une troisième zone de défense antimissile », a soutenu le ministre russe.

Dans sa volonté de revoir le programme énergétique russe, Vladimir Poutine a procédé à la création du groupe Atomenergoprom. Le nouveau groupe verra le jour en janvier 2008. Il pourra exporter, selon Moscou, la technologie russe à l’étranger, vers des pays comme l’Iran, l’Inde, le Pakistan et la Chine. Atomenergoprom pourra également vendre des réacteurs à tous ceux qui respectent le traité de Non-Prolifération (TNP). La Russie en construit déjà deux en Chine, deux en Bulgarie, un en Iran et deux en Inde qui sont non signataires du TNP.

Le président chinois Hu Jintao, qui s’est par la suite entretenu avec son homologue russe, Vladimir Poutine, a profité de l’occasion pour inviter son homologue à accélérer les négociations, entre les deux pays, sur la construction de l’oléoduc et pour augmenter les investissements mutuels. Hu Jintao essaie donc de convaincre Vladimir Poutine de lui ouvrir plus généreusement ses immenses réserves de pétrole et de gaz. M. Hu a aussi rencontré les présidents du Tadjikistan, de l’Ouzbekistan, de la Mongolie, de l’Iran et de l’Afghanistan.

L’Inde est fortement tentée par le projet de gazoduc Iran-Pakistan-Inde (IPI), proposé par Téhéran. Mais Washington veille à ses intérêts. L’Iran-Libya Sanctions Act (ILSA) - au moyen duquel Washington punit toute entreprise qui investirait dans le pétrole ou le gaz de ces pays - restreint l’Inde de développer ce nouvel axe Iran-Lybie.

En conclusion, force est de comprendre que, à l’instar de Damas, Téhéran souhaite un retrait des forces américaines de l’Irak pour la sécurité et la stabilité de ce pays déchiré par la guerre. Téhéran n’est pas sans comprendre que jouer un rôle positif, pour retrouver la paix dans la région, dépend en grande partie de la stabilité en Irak et dans des zones aux alentours. Mahmoud Ahmadinejad et Nouri al-Maliki sont convenus tous deux que l’avenir de la région dépendait de la victoire des Irakiens. Une telle option est insupportable et rejetée d’emblée par les Américains. Le désaccord de George W. Bush qui en a fait part à al-Maliki est négligemment considéré par les acteurs régionaux - Iran, Irak et Syrie - comme en font foi les déclarations d’Ali Khamenei qui a réaffirmé au Premier Ministre Maliki que la présence des forces américaines est le plus grand obstacle pour la restauration de la sécurité en Irak.

Ceci termine cette longue, très longue analyse, qui se veut une revue des principaux événements qui ont marqué le Proche-Orient, au cours des derniers mois. Merci au lecteur de son assiduité, de sa patience et de sa compréhension. Merci à Agoravox.

Pierre R. - Agora Vox, le 29 août 2007


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