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Les actions de la Ligue arabe reflètent les rivalités régionales
mercredi 14 décembre 2011 - Ramzy Baroud
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Gaza, 2008-2009 - Illustration : Latuff

Il est généralement admis que les actions de la Ligue sont la conséquence du soi-disant Printemps Arabe. Il est vrai que les révolutions en Tunisie, en Egypte et au Yémen ont introduit un nouvel élément —le peuple— qui va affecter les futures lignes politiques des pays arabes et du Moyen-Orient, mais c’est une erreur de penser que la puissance de la Ligue arabe a été augmentée par ce mouvement collectif.

Ce n’est que si des pays membres très importants, comme l’Egypte, modifiaient notablement leur ligne politique - et c’est loin d’être déjà le cas - que la Ligue serait en mesure de promouvoir des changements clairs de politique étrangère.

La nouvelle mobilisation de la Ligue ne vient sans doute pas d’une volonté réelle d’assumer un rôle de leader, mais elle constitue néanmoins une tentative de réponse au jugement de l’opinion publique arabe. « L’époque où les leaders arabes pouvaient agir sans se soucier de leurs peuples est révolue » explique Robert M. Danin, un membre distingué du Conseil des Relations Etrangères. « Les opinions publiques du monde arabe désapprouvaient fermement la conduite de Kadhafi et maintenant celle de [Bashar] Al Assad. C’est ce sentiment qui a poussé les leaders arabes à répondre à la colère de leur peuple par l’intermédiaire de la Ligne Arabe. » (CNN.com, 1° décembre).

Mais pourquoi ces actions enthousiastes ne concernent-elles que la Libye et la Syrie, deux pays qui ont été fortement diabolisés par les puissances occidentales ? Danin se rend sûrement compte que l’opinion publique arabe n’est pas uniquement focalisée sur ces deux nations. La Libye de Mouammar Kadhafi ne figurait quasiment pas sur l’écran radar de l’opinion publique arabe, et peu de gens semblaient s’intéresser à la politique intérieure de Al Assad avant qu’il ne réprime les manifestants. Ce dernier avait en fait beaucoup d’adeptes dans les pays arabes à cause de son soutien pour le Hezbollah qui a par deux fois vaincu l’armée israélienne dans le sud du Liban.

Une rapide rétrospective historique nous aidera à comprendre

La Ligue, depuis sa création en 1945, par seulement 6 pays arabes, s’est ralliée à tous les centres de pouvoir qui ont dominé le monde arabe. Quand le président égyptien Jamal Abdul Nasser a enfourché le cheval du nationalisme arabe, la Ligue est devenue irréductiblement anti-coloniale, et a affronté les pays occidentaux les plus puissants pour défendre les nations arabes qui luttaient pour leur indépendance.

La Palestine est devenue le cri de ralliement des Arabes et les membres de la Ligue n’ont pas hésité à user de leur force économique et militaire pour aider les Palestiniens à se libérer.

Quand Anwar Sadat, un président égyptien beaucoup moins populaire, a signé les Accords de Camp David avec Israël, la Ligue possédait encore un semblant de détermination. Les membres de la Ligue ont rejeté à la fois Sadat et son initiative anti-démocratique qui brisait le « front arabe » et déplaçait une fois de plus le centre du pouvoir.

Ces dernières années, la Ligue a perdu toute valeur réelle en tant qu’institution politique. Ses objectifs politiques suprêmes - d’unité et d’intégration économique - sont tombées dans l’oubli.

La réponse de la Ligue à la Libye et à la Syrie ne peut pas s’expliquer par le Printemps Arabe et il y a d’autres explications. On peut en trouver une importante dans le sommet de la Ligue qui s’est tenu à Damas le 29 mars 2009 et qui a été le reflet du profond abîme qui divisait les Arabes.

L’Egypte et l’Arabie Saoudite ont envoyé des représentants de second rang à la conférence et d’autres pays ont carrément boycotté le sommet. Les points de désaccord entre les camps arabes opposés portaient sur le rôle de la Syrie au Liban et l’influence de l’Iran dans la région. Al Assad, qui voyait son pays comme l’instrument qui ramènerait les Arabes à l’époque glorieuse de Nasser, a eu quasiment toute latitude pour présenter sa nouvelles vision du monde arabe.

Kadhafi aussi a profité d’avoir les coudées exceptionnellement franches pour exprimer des idées qui n’étaient jamais évoquées dans cette assemblée caractérisée par son formalisme fastidieux et son immobilisme.

Après avoir critiqué les Arabes pour n’avoir pas essayé d’empêcher l’invasion et la destruction de l’Irak par les Etats-Unis, Kadhafi a demandé : « Qu’en est-il de l’honneur des Arabes, de leur avenir, de leur existence même ? Tout a disparu... Nous avons le même sang et la même langue, mais rien ne nous unit... Nous nous détestons les uns les autres, nous souhaitons le malheur les uns des autres et nos services secrets conspirent les uns contre les autres. Nous somme nos propres ennemis » (Source : Al Jazeera, reprise par Bridget Johnson dans About.com).

L’intransigeance de Kadhafi, qui n’était certainement pas un saint, lui a coûté cher : il a été attaqué par l’OTAN avec le soutien et la participation d’une Ligue enthousiaste. Rien de surprenant à cela. Al Assad, dont la répression des manifestants syriens a été pour le moins difficile à supporter, encourt aussi la colère de la Ligue.

Il est intéressant de constater que, à part sa réponse à la Syrie et à la Libye, la Ligue est toujours aussi inconsistante. Par exemple, le 29 novembre, lors de la Journée de Solidarité avec le peuple palestinien organisée par l’ONU, le secrétaire général de la Ligue, Nabeel Al Arabi, a déclaré : « Le mépris israélien du droit international, des conventions des Droits Humains et de l’opinion publique dépasse les limites » (Middle East Monitor. 1° décembre). C’est exact, mais cette indignation se cantonne aux communiqués de presse et aux déclarations incendiaires. Si elle se souciait vraiment de « l’opinion publique arabe », la Ligue aurait mis toute sa force et sa puissance au service de la cause de la Palestine.

Le fait est que la mobilisation de la Ligue ne va pas durer. C’est une renaissance temporaire destinée à atteindre des objectifs de politique régionale en punissant et isolant de vieux ennemis pour ensuite remodeler de nouveaux centres de pouvoir dans la région. Cela ressemble beaucoup à ce qu’elle a fait après la seconde guerre du Golfe en 1990-91.

Le ainsi nommé Printemps Arabe a vraiment peu contribué à révolutionner en profondeur cette institution politique qui continue de louvoyer entre les ambitions politiques de ses membres et les influences et pressions extérieures.

Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com.

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6 décembre 2011 - The Palestine Chronicle - Pour consulter l’original :
http://palestinechronicle.com/view_...
Traduction : Dominique Muselet