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Le réseau libère les « blogeuses » de Gaza
samedi 16 avril 2011 - Ana Carbajosa
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Asma Alghoul

Elles sont plus ou moins jeunes, laïques ou pratiquantes, combatives ou même poétiques. Mais les blogeuses de la bande de Gaza ont quelque chose en commun : pour elles le réseau est un des peu nombreux moyens d’expression et de communication avec le monde. Le blocus israélien qui dure déjà plus de trois ans et qui coïncide avec la prise de pouvoir du mouvement islamiste empêche les hommes et les femmes d’entrer et de sortir de la bande à quelques très rares exceptions près. En ce qui concerne les femmes au manque de liberté de mouvement s’ajoutent les limites propres à une culture conservatrice qui s’islamise de manière continue.

C’est pourquoi, pour les blogeuses de Gaza, l’internet représente une demi-vie et c’est pourquoi elles racontent qu’elles se sentent libres quand elles commencent à taper dans les chambres qu’elles partagent avec une flopée de frères. Voici les idées et projets de quelques unes des ciberactivistes de la bande :
Asma Alghoul, probablement la doyenne qui, de loin, fait le plus de bruit dans la bande de Gaza.

Elle a 29 ans, un fils de six ans, et est divorcée. Elle est une des voix les plus critiques de tout le territoire vis-à-vis de Hamas. Elle dit que le mouvement islamiste achète les plus pauvres en leur offrant tout type de services ainsi qu’une place au ciel. Alghoul craint, qu’un jour, Gaza ne devienne une grande université islamique ou les élèves masculins et féminins mèneront des vies séparées et où les femmes seront couvertes des pieds à la tête. « Ici tu ne peux pas être vue en train de parler avec une homme sans être mariée ; dans les mosquées on dit que la société est pleine de prostituées et qu’il faut se couvrir. La femme est toujours suspecte. Parfois je pense que les islamistes sont les plus freudiens, ils voient du sexe partout. Ils se retranchent derrière la religion pour imposer des politiques sexistes et discriminatoires. »

Alghoul, née dans un camp de réfugiés près de la frontière sud de la bande, constitue une véritable exception. Tout d’abord car elle est divorcée et se déplace à son aise, même parfois à bicyclette, dans la bande de Gaza, cheveux au vent. Mais surtout car pour elle il est évident qu’être une femme ne peut signifier que sa vie soit plus misérable que celle de n’importe quel homme. C’est pourquoi elle a notamment rompu avec son mari, un poète égyptien qui, après le mariage s’est révélé un homme extrêmement jaloux qui désirait que sa femme ne quitte pas le foyer pour travailler. « Quand j’ai divorcé tout le monde m’a accusée de m’être trompée en choisissant mon mari. Ensuite mes oncles m’ont obligée à mettre le hijab. Il est nécessaire d’avoir un homme à ses côtés au moment de décider si tu mets ou enlèves le foulard ».

Mais après un certain temps elle s’est rendue compte qu’elle n’avait besoin de l’approbation d’aucun homme pour prendre cette décision. « Je l’ai enlevé et si les gens te critiquent, quoi ? ».

Elle est écrivain et journaliste mais a quitté son travail dans un journal proche du Fatah, le parti gouvernemental à Ramallah, car elle ne se sent liée à aucun parti et n’a pas envie que quelqu’un censure ce qu’elle écrit. C’est pourquoi, en 2009, elle a fait son propre blog et à commencé à y mettre ses articles. Elle y dénonce, convoque, parle de politique ainsi que des crimes d’honneur et des discriminations dont souffrent les femmes comme elle dans la bande de Gaza. « Ici il est très difficile d’être une femme laïque » dit-elle. Elle a reçu des menaces de mort sur son blog. « Bien sûr le plus facile est de ne pas lutter mais si nous ne pouvons pas nous exprimer librement nous sommes perdues ».

Elle a été arrêtée récemment car elle participait à une manifestation de soutien à la révolution égyptienne et elle assure avoir été battue au commissariat. Ceci n’a en rien diminué son esprit combatif. A présent elle prépare de nouvelles protestations de jeunes palestiniens égalant l’expérience de leurs voisins égyptiens.

Rana Baker. Elle est une jeune étudiante d’Administration d’entreprises à l’Université islamique de Gaza, de 19 ans, qui aimerait devenir journaliste et qui fait ses premiers pas dans une radio locale. Elle écrit en anglais dans son blog car, dit-elle, ce qu’elle essaye c’est de « parler au monde à l’extérieur ». Les récits de son blog racontent son enfance, son adolescence mais elle parle également de politique. Comme d’autres jeunes, Baker expérimente un processus rapide de politisation qui a commencé peu après la guerre de Gaza (2008-2009) et qui s’est accéléré avec les révoltes que les jeunes lancent dans tout le monde arabe. « Je me suis rendue compte que les jeunes, hommes ou femmes, peuvent revendiquer auprès de leurs gouvernants. Si nous participons ensemble à la révolution alors nous serons égaux ».

Elle raconte les attaques israéliennes à la première personne et elle est devenue militante du mouvement international qui promeut le boycott des produits israéliens. « Aussi longtemps que nous serons soumis à un embargo je boycotterai les produits israéliens ». Sur le réseau, elle passe également des heures à débattre avec les Israéliens dans les forums bien qu’elle n’ait jamais eu l’occasion de connaître un israélien en chair et en os. Elle n’a pas une meilleure opinion des politiciens palestiniens. « Ils ne sont pas intéressés par les gens mais uniquement par l’argent. La division (entre Fatah et Hamas, les partis politiques) bénéficie uniquement aux Israéliens ». Et elle ajoute : « Nous devons d’abord mettre fin à la corruption et à la division palestinienne et alors seulement nous serons capables de lutter contre l’occupation israélienne ».

Elle reconnaît que ses parents ont peur qu’il lui arrive quelque chose, que certains des groupes politiques qu’elle attaque dans son blog ne la mette en prison. Mais elle affirme ne pas avoir peur et que « si nous devons mourir mieux vaut le faire pour quelque chose, n’est ce pas ? »

Lina al Sharif. Le jour ou j’ai rencontré cette jeune blogeuse de 22 ans elles est venue avec ses parents. Ils voulaient donner leur feu vert pour l’intervieweuse. Leur mission remplie ils se sont discrètement assis à une table proche de celle de leur fille mais sans intervenir. Cette jeune-fille se plaint que le fait d’être une femme l’oblige à se soumettre à des normes qui rendent son travail difficile. « Mes parents sont cool et très modernes mais si je veux sortir pour faire un reportage un homme doit toujours m’accompagner, généralement mon frère, mais ce n’est pas toujours facile. » Même ainsi, Al Sharif pense que la culture est le moins important, que pour les femmes palestiniennes l’occupation est l’obstacle principal. « Comment est-ce possible que les femmes doivent accoucher dans un check point ? Comment est-ce possible pour une mère d’élever des fils à Gaza en sachant qu’il n’y a aucun avenir ? » se plaint-t-elle.

C’est il y a trois ans qu’Al Sharif, qui dit aspirer à être une bonne musulmane, a sauté le pas et a osé publier son premier récit dans le blog. Elle y parlait de son anniversaire, de l’université et y a mis quelques vers. « Mais quand la guerre de Gaza est arrivée, tout à changé, je suis restée muette ».

Ces jours là j’ai senti qu’être exposée aux bombardement sans électricité et quasi sans eau représentait peu de souffrance comparée à celle vécue par des habitants d’autres zones de Gaza encore plus exposés à l’artillerie et aux bombardements israéliens. La guerre a laissé 1400 morts et un traumatisme collectif toujours omniprésent dans le territoire.

Pour Al Sharif, son blog est « une manière de briser l’embargo mental. « Un clic de souris me permet d’être loin de Gaza » », dit-elle. « Bien que ce que je désire vraiment c’est la liberté réelle et non virtuelle », nuance-t-elle. L’été dernier, Al Sharif a réussi à sortir de Gaza grâce à un programme du Département d’Etat américain. Elle a été à Los Angeles, San Francisco et Washington. « C’est incroyable comme il est facile de voyager là bas. Tu montes dans la voiture et tu passes des heures et des heures sans traverser de check point ». Et elle ajoute : « C’est aux Etats-Unis que j’ai ressenti être jeune la seule fois de ma vie ».

Al Sharif est une jeune-fille très intelligente et studieuse. Elle parle l’anglais à la perfection, qu’elle a appris partiellement à l’école publique mais surtout sur Internet avec un programme éducatif de la BBC. Comme elle il y a beaucoup de jeunes de la bande qui se forment eux-mêmes face au manque d’alternatives et de soutiens extérieurs. « Quelques compagnons de classe disent que je suis trop sérieuse mais je dois m’éduquer moi-même si je désire arriver à quelque chose. » C’est pourquoi, pour le moment, le mariage ne fait pas partie de ses projets, dit-elle. « A partir d’un certain âge si tu n’est pas mariée tu es un échec social. Mais d’autre part si tu te maries, tu commences à avoir un enfant après l’autre et ta formation se termine ».

Sameeha Elwan. La famille de Sameeha est une famille de réfugiés originaires du territoire qui est Israël aujourd’hui. Cette palestinienne de 23 ans est diplômée en littérature anglaise et travaille maintenant comme professeur-assistante à l’Université islamique. Elle ne s’est pas mariée et comme toute femme célibataire de la bande elle vit avec ses parents bien qu’elle travaille depuis ses 15 ans et ne dépend pas d’eux économiquement. Elle doit être rentrée à la maison à 10 heures du soir. Même ainsi, elle pense que, peu à peu, les femmes sont en train de gagner des franges de liberté.

La preuve en est son blog, dit-elle. « J’écris ce dont j’ai envie. Personne ne m’ordonne de me taire. » You Tube est sa fenêtre sur le monde. Là elle voit quasiment tout. Ce n’est que quand elle s’arrête un moment pour penser et se rendre compte qu’il ne s’agit que d’un écran, qu’elle se sent coincée et se rappelle qu’elle ne peut voyager ; que ses excellentes notes à l’université ne lui servent pas à grand chose pour traverser les frontières imperméables de la bande de Gaza. Bien que quasi aucun étranger n’envisagerait de vivre à Gaza volontairement, comme beaucoup d’autres jeunes-filles elle aimerait voir les enfants, qu’elle aura un jour, grandir à Gaza.

« C’est l’unique endroit au monde où la vie à un véritable sens. Il y a toujours quelque chose pour lequel se battre ».
Comme de nombreux jeunes du territoire elle est déçue par les politiciens et elle souffre de la division politique qui rend la cause palestinienne exsangue. Maintenant, par contre, elle est enthousiasmée par le vent de changement qui souffle sur le monde arabe. Elle passe la journée sur Facebook et Twitter. « La Tunisie et l’Egypte nous ont donné beaucoup d’espoir. Je pense que les nouveaux gouvernements apporteront beaucoup de bonnes choses aux Palestiniens. »

8 mars 2011 - El Païs - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.elpais.com/articulo/soci...
Traduction de l’espagnol : Lisette Cammaerts