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L’initiative de « dialogue » de Mots Sans Frontières cannibalise l’appel au boycott palestinien

dimanche 22 août 2010 - 07h:41

Haidar Eid - E.I

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Parce que je suis Palestinien, je n’ai pas l’option « croisées des frontières », écrit Haidar Eid.

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L’initiative de Mots Sans Frontières n’oppose pas explicitement les nombreuses barrières qui existent pour les Palestiniens sous occupation - Photo : Khaleel Reash/MaanImages

Une initiative récemment lancée par la version électronique du prestigieux magazine littéraire Mots Sans Frontières appelée « A la croisée des dialogues culturels au Moyen-Orient, » sonne l’alarme pour l’appel de la société civile palestinienne au Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) contre Israël.

Les initiateurs de cette série d’articles sont Azareen Van der Vliet Oloomi, qui se décrit comme une iranienne musulmane en formation, et Chana Morgenstern, un écrivain de fiction israélienne, qui se sont rencontrées comme étudiantes diplômées à l’Université Brown aux Etats-Unis. Van der Vliet Oloomi et Morgenstern entreprennent maintenant à Jérusalem de voyager autour des « zones frontalières » et d’ouvrir le « dialogue » avec des personnes de différentes obédiences culturelles et politiques.

Pour ce qui est de leur objectif, Van der Vliet Oloomi et Morgenstern expliquent que : « Nous espérons atteindre une plus large perspective des façons dont les cultures palestiniennes contemporaines analysent le paysage social complexe et hybride de la région. »

Elles ajoutent, « L’initiative, comme nous le prévoyons, va couvrir des mouvements poétiques naissants de résistants, de collaboration entre intellectuels et écrivains israéliens et palestiniens, d’entrevues avec des cinéastes connus internationalement ou localement, des examens du Jérusalem Film Festival, aussi bien que des vues d’ensemble de bases diverses pour les organisations culturelles de Cisjordanie » (Une série de nouveaux articles : à la croisée des dialogues culturels au Moyen-Orient 29 Juillet 2010).

Quoique cet objectif puisse être intentionnellement vague, il est important pour tous ceux qui souhaitent s’engager dans un sérieux « dialogue » dans cette zone d’être conscient qu’une possibilité de conflit sérieux existe entre une puissance colonial, d’apartheid et d’occupation - Israël - et le peuple indigène. En tant que partie d’une stratégie de résistance non-violente, les Palestiniens ont lance un appel international de BDS contre Israël jusqu’à ce que l’Etat hébreu se conforme au droit international et respecte le caractère universel des droits de l’homme.
Faiblement exposé, l’appel BDS appuie les exigences suivantes : Israël doit mettre fin à l’occupation et à la colonisation de tous les territoires arabes et détruire le mur en Cisjordanie, déclaré illégal par le Tribunal International en 2004 ; reconnaître les droits fondamentaux des citoyens arabes palestiniens d’Israël à une totale égalité ; et respecter, protéger et promouvoir les droits des réfugiés palestiniens à retourner dans leur maison, leur propriété comme le stipule la résolution 194 des Nations Unies (La société civile palestinienne appelle au BDS contre Israël, 9 Juillet 2005).

L’ami israélien va-t-il reconnaître les horreurs infligées à son homologue palestinien ? Il n’y a pas deux parties « égales » ici : il y a une partie qui a colonisé à la fois l’histoire et la terre, qui a pratiqué un nettoyage ethnique sur la plupart des natifs du pays, et qui pratique la discrimination raciale sur 1,5 million de Palestiniens qui restent en Israël comme citoyens symboliques, aussi bien que sur les millions d’autres en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Est-ce ce dialogue proposé qui va « débattre pour faire avancer » et prendre connaissance des trois demandes approuvées par l’écrasante majorité des organisations de la société civile palestinienne ?

En effet, les directives établies par la Campagne Palestinienne pour le Boycott Académique et Culturel d’Israël (CPBACI) appellent explicitement contre les événements et les projets qui promeuvent « la fausse symétrie ou le faux équilibre. » La CPBACI considère les initiatives « basées sur le faux argument que les colonisateurs et les colonisés, les oppresseurs et les opprimés, sont tous deux responsables du ?conflits’, » comme « intentionnellement décevantes, intellectuellement déshonorantes et moralement répréhensibles » car elles recherchent souvent « à encourager le dialogue entre les deux parties » sans prendre en compte les injustices de base et le rapport de force disproportionné. Ensuite, de telles initiatives servent à « promouvoir la normalisation de l’oppression et de l’injustice. »

Sous ces directives, tous les « événements et les projets qui rapprochent Palestiniens, Arabes et Israéliens, à moins d’être encadrés au sein du contexte explicite de l’opposition à l’occupation et aux autres formes d’oppression israélienne sur les Palestiniens, sont de puissants vecteurs pour le boycott » (Instructions pour appliquer le boycott culturel international d’Israël-> http://www.pacbi.org/etemplate.php?id=1045], 20 Juillet 2009).

Dans le discours de ceux qui vivent en Palestine et en Israël, on doit porter à l’esprit qu’Israël retient des milliers de prisonniers politiques, et parmi eux de nombreux enfants. Des millions de rescapés palestiniens vivent dans les camps de réfugiés dans des conditions de privation en Cisjordanie, dans la Bande de Gaza, au Liban, en Syrie, en Jordanie et en Egypte, et beaucoup d’autres sont éparpillés partout dans le monde. Quand les Nations Unies ont reconnu Israël, c’était à la condition que les réfugiés soient autorisés à retourner chez eux, condition qui, bien que promise par le larmoyant représentant d’Israël Abba Eban, n’a jamais été remplie.

La Bande de Gaza, où je vis, demeure sous un siège étouffant malgré la pression internationale qui demande la levée du blocus. L’aide internationale qui nous envoie des biens indispensables comme les médicaments, la nourriture, les vêtements et du matériel de construction sont systématiquement détournés par Israël par des raids dignes de pirates contre les bateaux dans les eaux internationales, aussi bien que contre des camions de livraison à terre. La dernière attaque a provoqué le massacre de neuf activistes pacifiques et a blessé des douzaines d’autres à bord du Mavi Marmara quand Israël a lancé l’assaut contre d’autres vaisseaux de la Flottille de la Liberté en Mai.

Parce que je suis Palestinien, je n’ai pas l’option « croisées des frontières » comme Van der Vliet Oloomi et Morgenstern. Avec l’autre million et demi de Palestiniens à Gaza, mes horizons sont confinés dans cette étroite bande de terre. Si nous étions Juifs à Gaza, sous le système raciste d’Israël, on n’aurait pas seulement été invités à retourner dans nos maisons dans la Palestine historique, mais on nous aurait fournis toutes sortes de subventions, d’hébergements et d’assistance. Cette masse emprisonnée d’1,5 million d’âmes, la plupart réfugiée, juste parce que nous avons la « mauvaise » religion, ne peut que rappeler les plus sombres chapitres de l’histoire humaine.

Non seulement nous sommes emprisonnés, mais nous sommes sujets à des attaques régulières. Pendant l’opération Plomb Durci qui a commencé en décembre 2008, Israël a tué plus de 1 400 Palestiniens. Le rapport Goldstone, commissionné par les Nations Unies ainsi que par de nombreuses organisations des droits de l’homme, fait état d’utilisation illégale d’armes telles que le phosphore blanc et les bombes à fragmentation. Sur les milliers de maisons, écoles, et entreprises intentionnellement détruites ou sérieusement endommagées, seule une portion a été reconstruite, depuis qu’Israël utilise le prétexte de "sécurité" pour empêcher l’approvisionnement de ciment et d’autres matériels de construction à Gaza.

Mais la situation des Palestiniens de Cisjordanie est aussi difficile. Le gigantesque mur d’apartheid coupe les Palestiniens de leur centres sociaux, économiques et culturels et les empêche de travailler la terre. Des centaines de checkpoints les empêchent de se déplacer normalement, y compris de se rendre dans les hôpitaux pour des soins médicaux essentiels et de se rendre en cours à l’école ou à l’université pour les étudiants et les professeurs, ou même pour simplement permettre une vie familiale et sociale.

Un nouveau rapport de l’ONG basée en Grande Bretagne Save The Children rapport que à certains endroits en Cisjordanie, les problèmes de malnutrition sont pires qu’à Gaza : 61% des enfants à Gaza souffrent sérieusement de malnutrition, mais plus de 79% des enfants vivant dans cette « pauvreté de poche » qu’est la Cisjordanie sont mal nourris. A Gaza et en Cisjordanie, « les mises à mort ciblées » - hors de tout contrôle judiciaire sont des pratiques israéliennes courantes.

Sans la condition que les bloggeurs bien intentionnés et Mots sans frontières soient préparés à prendre en compte ce climat d’oppression coloniale, on peut douter que leurs initiatives puissent porter leur fruit. Un appel peut être lance aux Israéliens et aux institutions pour rejoindre le boycott - et beaucoup d’Israéliens courageux l’ont fait - comme des membres du groupes Boycott depuis l’intérieur (N.d.T. Boycott From Within en version originale).

Comment les Palestiniens considèrent-ils ce « paysage social hybride » ? En ouvrant leurs yeux et ceux des autres au fait qu’ils vivent assiégés, en faisant face à la menace quotidienne d’extermination, et en faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour résister et pour préserver leur communauté et leur culture.

Malheureusement, l’initiative de Mots sans frontières apparaît insensible à ces réalités et parle des Palestiniens et des Israéliens dans un langage qui ne mentionne pas le rapport de force différent qui doit être au centre de toute enquête ou action sérieux, engagée ou de principe.

Etant donné que ces réalités et le fait que ce projet soit une flagrante violation des directives de boycott que la majorité des intellectuels palestiniens a approuvées, il est improbable que les Palestiniens vont choisir d’y participer. Ceux qui y participeront ne seront pas membre de l’Association des Professeurs d’Université en Palestine, ou de l’Union des Ecrivains Palestiniens, ou même de la majorité des universités palestiniennes. En effet, le choix est simple pour la vaste majorité des Palestiniens, et les intellectuels doivent reconnaître que le vrai "dialogue culturel" est impossible quand une voix est en train d’être étouffée, réduite au silence et annihilée par une autre.

* Dr. Haidar Eid est un professeur associé aux Etudes Culturelles à l’université gazaouie d’Al-Aqsa et au conseil d’administration de la Campagne Palestinienne pour le Boycott Académique et Culturel d’Israël.

Du même auteur :

- Gaza : le siège interminable
- Le silence complice se poursuit
- Une critique palestinienne de la Conférence de Durban
- Les pièges de la conscience nationale palestinienne
- Gaza 2009 : Culture de résistance versus défaite
- Sharpeville 1960, Gaza 2009
- Apprendre de l’Afrique du Sud,
(avec Savera Kalideen)

9 août 2010 - The Electronic Intifada - Vous pouvez consulter cet article à :
http://electronicintifada.net/v2/ar...
Traduction : Yazid Slaim


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