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Les pièges de la conscience nationale palestinienne

mardi 1er septembre 2009 - 07h:13

Haidar Eid

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Le sixième congrès du Fatah, qui s’est tenu à Bethléem au début du mois, nous a fait assister aux premières loges au dernier acte d’une phase importante du nationalisme palestinien.

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Les dirigeants du Fatah, dont certains viennent d’être élus au comité central du parti, en prière devant la tombe de feu le dirigeant et fondateur du Fatah, Yasser Arafat, 13 août 2009 (Omar Rashidi/MaanImages)

S’il est vrai que la conférence s’est tenue sur sol palestinien, c’était néanmoins sous la surveillance attentive de soldats israéliens. Le fait que le mouvement de libération palestinien (Fatah) n’ait atteint aucun de ses objectifs déclarés a été symbolisé par la tenue de la conférence sous occupation. Ceci ne reflète pas uniquement la fin du Fatah - faction qui a dominé l’organisation de libération de la Palestine (OLP) pendant des décennies- mais la fin générale du nationalisme palestinien contemporain.

Un mouvement de libération nationale dont les slogans initiaux étaient « la liberté est au bout du fusil » , « libération depuis le Jourdain jusqu’à la Méditerranée » et « le droit au retour est sacro-saint », ce mouvement est entré dans une phase postcoloniale sans avoir obtenu l’indépendance. Le spectre des accords d’Oslo flottait partout à la conférence, mais personne ne voulait en parler. Sans les accords d’Oslo, tous ces anciens combattants devenus politiciens n’auraient pas obtenu un permis israélien pour pénétrer sur un territoire contrôlé par Israël.

Le discours d’ouverture, prononcé par le président du Fatah, Mahmoud Abbas, a été approuvé en tant que déclaration politique de la conférence. Le discours lui-même montrait le but qu’avaient visé Oslo, Taba, la feuille de route et le sommet d’Annapolis, à savoir transformer un mouvement d’auto-détermination et de libération en ?uvre caritative sur laquelle on appose l’étiquette « indépendance ». L’ordre du jour n’a jamais prévu de procéder à un examen critique des 20 années qui se sont écoulées depuis le cinquième congrès du Fatah, ni même de la période qui a suivi les désastreux accords d’Oslo, signés en 1993. S’interroger sur la raison pour laquelle Israël avait toléré le tenue de la conférence était également un sujet tabou.

La volte-face opérée par l’aile droite palestinienne, représentée par les fondateurs et la direction actuelle du Fatah, ne devrait surprendre personne étant donné qu’elle a historiquement exprimé une conception non démocratique du monde, que ce soit en général ou par rapport au programme palestinien en particulier. Cette absence de démocratie résulte bien entendu de ses contacts directs et intimes avec les régimes arabes officiels.

A cause de cette orientation dominante, ce leadership, avec l’appui total de la « gauche »ONG-isée, ne pouvait pas accepter les résultats des élections palestiniennes de janvier 2006. (Depuis la signature des accords d’Oslo, les financements étrangers des organisations non-gouvernementales - ONG - peuplées de gauchistes, ont amené la dépolitisation et la démobilisation de ces groupes. C’est ce que l’on entend par « NGO-isation »).

Comme les intellectuels les plus critiques l’ont dit, ces élections ont été de fait les seules élections non ethno religieuses qui se soient jamais tenues dans tout le Moyen-Orient. Au lieu de tirer les leçons des erreurs historiques passées et au lieu de faire fond sur les réalisations sans précédent du pouvoir populaire dans le monde arabe, la principale force laïque palestinienne s’est efforcée de trouver des explications emberlificotées à son échec électoral.

Par son analyse mécanique et apitoyée des événements dans la bande de Gaza, le Fatah a dit clairement : la situation dans la bande de Gaza a été causée par le Hamas démocratiquement élu. Il ne fait aucune mention du rôle joué par le général usaméricain Keith Dayton qui forme des milices contre la résistance sous le contrôle nominal de l’Autorité palestinienne, et oublie qu’Israël souhaite éliminer toutes les formes de résistance qu’elles soient violentes ou non.

Oslo a été associé à la corruption et au bradage des principes de libération et d’autodétermination - définis par le droit international.

L’objectif déclaré pour lequel coulent des rivières de sang (et le sang n’a pas encore séché dans les rues de Gaza) est devenu la création d’un État palestinien « indépendant » de quelque dimension que ce soit (la solution des « deux Etats »). Mais les Palestiniens qui suivent la conférence ne voient pas comment cette solution conduirait à l’application de la résolution 194 des Nations unies qui prévoit le retour des réfugiés palestiniens et leur dédommagement. Une autre question troublante que les participants à la conférence ont préféré éluder c’est comment un État palestinien pourrait mettre fin au système d’apartheid brutal imposé au 1,4 million de Palestiniens autochtones qui sont citoyens d’Israël.

Que le Fatah ignore le changement de paradigme résultant du massacre de Gaza et réitère la vieille conviction selon laquelle les accords signés entre Israël et l’Autorité palestinienne sont la seule route politique vers un État palestinien, montre qu’il a perdu confiance dans la capacité du peuple palestinien à recouvrer sa terre et ses droits. Cette approche nie la fermeté indéniable et sans précédent dont a fait preuve la population de Gaza ; elle nie la résistance populaire croissante en Cisjordanie et au succès du mouvement mondial de boycott, désinvestissement et sanctions.

Au lieu de cela, on nous demande à répétition de faire confiance à la bienveillance des États-Unis, de l’Union européenne, et des régimes arabes réactionnaires pour nous donner un État tronqué comme si Gaza 2009 ne s’était jamais produit.

Il n’a pas été pipé mot du fait qu’Israël a rendu la création d’un État indépendant sur 22 % de la Palestine historique - Cisjordanie et Gaza - impossible. Beaucoup de Palestiniens et d’intellectuels internationaux ont déjà conclu que la solution des deux États était périmée à cause de la colonisation israélienne de la Cisjordanie. Alors quelle est l’alternative du Fatah et du reste du mouvement national palestinien ?

Ce que nous avons vu à Bethléem concrétise ce que Frantz Fanon appelait « les pièges de la conscience nationale - » bien que sous un aspect palestinien. L’ironie bien sûr est que Fanon théorisait sur les États postcoloniaux futurs d’après l’indépendance. Il parlait de l’assujettissement néocolonial des élites locales. Voitures noires, costumes à la mode, gardes du corps, caractérisent entre autres les nouveaux riches de la Palestine (occupée). Fanon disait avec mépris « la classe moyenne nationale qui prend le pouvoir à la fin du régime colonial est une classe moyenne sous-développée. Elle n’a pratiquement pas de pouvoir économique et de toute manière elle n’est en aucune mesure comparable à la bourgeoisie de la métropole qu’elle espère remplacer » (mes italiques).

Mais nous, en Palestine, sommes-nous proches de la fin du régime colonial ? C’est ici que réside la différence capitale entre la bourgeoisie nationale de, disons l’Algérie ou l’Afrique du Sud, et la nôtre. Nous avons fétichisé l’État avant d’accéder à l’indépendance ; ce jeu - et ce n’est pas surprenant - est encouragé par les États-Unis, Israël et même les régimes arabes officiels. Qu’est donc l’indépendance en fin de compte ? Un hymne national, un drapeau, des ministères, un premier ministre et un président ? Nous les avons déjà.

Pour Fanon, le cycle de la désillusion, de l’ostracisme et de la dépendance ne faiblit pas après l’indépendance. Et nous n’en sommes même pas encore là !

* Haidar Eid est un commentateur politique indépendant.

Du même auteur :

- Le silence complice se poursuit - 5 mai 2009
- Une critique palestinienne de la Conférence de Durban - 5 mai 2009
- Un massacre au ralenti - 12 mars 2009
- Gaza 2009 : Culture de résistance versus défaite - 21 février 2009

25 août 2009 - The Electronic Intifada - Cet article peut être consulté ici :
http://electronicintifada.net/v2/ar...
Traduction : Anne-Marie Goossens


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