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« Faire pire au Moyen-Orient est inimaginable »

vendredi 6 juin 2008 - 15h:15

Stephen Walt - Fouad Mansour - Al-Ahram/hebdo

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Stephen Walt, de l’Université de Harvard, célèbre pour son livre sur le lobby israélien aux Etats-Unis, était au Caire la semaine dernière, où il a prôné une nouvelle politique américaine au Moyen-Orient.

Le professeur Walt est amer. Le coauteur de l’étude puis du livre Le Lobby israélien et la politique étrangère américaine avec John Mearcheimer de l’Université de Chicago se sent isolé dans son pays. C’est ce qu’on a pu sentir à travers une série de conférences organisées par la Fondation Heykal, à l’Université américaine la semaine dernière.

Après la parution du livre qui dénonce les politiques erronées des groupes de pressions pro-israéliens à Washington, et du support inconditionnel américain à l’Etat israélien, il a pu tester lui-même l’étendue du lobby. Bien qu’il ait été appuyé par Harvard et invité à parler dans quelques grandes universités, il a vu, quand même, quelques-uns de ses hôtes annuler des conférences suite à des pressions. « Bien que je sois pour le droit d’Israël d’exister, je ne pourrais plus bien sûr travailler dans n’importe quelle administration américaine. Cela, je le savais avant d’écrire mon étude, mais ce qui me fait de la peine, c’est d’être taxé d’antisémitisme sans aucune preuve ».

Outre son travail sur le lobby israélien (voir Al-Ahram Hebdo numéro 688), le professeur émérite en relations internationales et ancien directeur de la fameuse Kennedy School of Governement de l’Université de Harvard a appelé au Caire à une révision complète des stratégies américaines dans la région du Moyen-Orient, qui ne servent plus les intérêts des Etats-Unis.

Selon lui, les intérêts américains dans la région consistaient en cinq volets, trois d’ordre stratégique et deux d’ordre éthique. Les trois premiers reposaient sur l’équilibre des forces pour garantir un flux continu du pétrole sans entraves de la région vers les marchés mondiaux, la lutte contre le terrorisme, et la non-prolifération des armes de destruction massive. Les deux autres consistent à promouvoir la démocratie et garantir l’existence d’Israël. Walt, qui se définit comme réaliste, guidé seulement par les intérêts de son pays, est d’accord sur ces cinq fondements de la politique moyen-orientale américaine, qui devraient garantir la suprématie américaine, but suprême de la politique étrangère de ce pays.

Or, suite aux stratégies et politiques utilisées par l’administration et ses nouveaux conservateurs, « nous nous sommes trouvés dans une situation inédite dans notre histoire où nous avons échoué sur tous les fronts », constate le professeur américain, qui précise qu’aujourd’hui, la position des Etats-Unis dans la région est catastrophique : « Le pétrole est à plus de 125 dollars le baril, la position stratégique de l’Iran a été améliorée après notre grave erreur en Iraq, le problème du terrorisme s’est intensifié, le processus de paix a stagné pendant plus de sept ans, et notre image s’est considérablement détériorée ». Il avance ses chiffres : en 2007, 83 % des Turcs, 78 % des Egyptiens et Jordaniens, 86 % des Palestiniens et 68 % des Pakistanais ne sont pas favorables aux Etats-Unis. « Faire pire est inimaginable », ironise-t-il.

Le responsable, selon Walt, est la politique des néo-conservateurs qui ont pu convaincre George Bush après les attentats du 11 septembre de procéder à une stratégie de « transformation régionale par force militaire. En plus, nous ne savions rien sur les réalités politiques et sociales des sociétés que nous avons conquises et nous voulions absolument qu’elles soient gérées selon nos principes. Le résultat a été un désastre pour tout le monde comme le montre l’exemple iraqien. Même la démocratie apparaît beaucoup moins attractive. Il faut aussi dire que les néo-conservateurs, omniprésents à Washington aux postes-clés, n’avaient pas pu convaincre Bill Clinton et après lui George Bush avant le 11 septembre d’envahir l’Iraq », précise-t-il.

Une autre erreur, selon lui, est le support inconditionnel américain à Israël : « Nous n’avons mis aucune pression sur les Israéliens pour arrêter la colonisation ou pour presser à une solution pacifique du conflit israélo-palestinien, par exemple  ».

Interrogé sur le fait que cela semble normal vu l’importance stratégique de l’Etat israélien pour les Etats-Unis, il répond que « cela était peut-être vrai durant la guerre froide, quand Israël pouvait contrer des forces proches de l’Union soviétique, alors qu’actuellement, la politique israélienne est parfois nuisible aux intérêts américains. Seul, le puissant lobby israélien à Washington, proche des néo-conservateurs, qui, à travers différents outils légaux dont l’argent, les médias ou autres comme la diffamation à travers les accusations d’antisémitisme garantit une politique américaine pro-israélienne ». Selon Walt, « cela est l’une des raisons majeures du terrorisme ».

Enfin, pour sortir de cette impasse, Walt propose plusieurs suggestions. D’abord, un retour de la stratégie de la transformation régionale à la fameuse stratégie américaine, la Offshore Balancing qui consiste à conserver l’équilibre des forces de la région de loin à travers une armée omniprésente dans les mers qui l’entourent sans qu’elle y soit présente physiquement et qui ne doit intervenir que dans des conditions extrêmes. « Nos alliés dans les régions devront jouer un rôle direct dans sa stabilisation et son équilibre. L’armée américaine doit donc se retirer de l’Iraq et démanteler ses bases dans la région. Il ne faut pas oublier que les bases américaines en Arabie saoudite étaient l’une des principales raisons de la formation d’Al-Qaëda ».

En ce qui concerne l’Iran, il faut commencer des discussions et rassurer Téhéran. « Il faut arrêter de harasser les Iraniens si nous voulons qu’ils arrêtent de poursuivre leurs plans nucléaires. En tout cas, notre politique actuelle les pousse vers le choix nucléaire ». Ensuite, il faudrait, selon lui, arrêter le support inconditionnel à Israël tout en lui garantissant son existence. Enfin, il préférerait laisser les pays de la région poursuivre leur démocratisation selon la vitesse et le mode qui leur conviendraient tout en donnant le bon exemple. De son point de vue, « ce sont eux qui seront les policiers de la région ».

M. Walt est réaliste et croit que les Etats-Unis doivent essayer de pencher la balance des forces en leur faveur, il ne faut pas l’oublier. Quant aux néo-conservateurs, ils sont partout encore à Washington, dans la presse, dans les Think tanks influents, dans les entourages des candidats présidentiels. Walt ironise : « C’est étrange après tout ce qu’ils ont fait. Mais nous sommes parfois bizarres, nous les Américains ».

Voir aussi :

- Le lobby pro-israélien aux Etats-Unis - Reportage vidéo

- La critique « sioniste libérale » de Walt et Mearsheimer - Jeremiah Haber - The Magnes Zionist.

Al-Ahram/hebdo - Semaine du 4 au 10 juin 2008, numéro 717 (Idées)


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