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Une pièce de théâtre à Gaza met en scène l’impact humanitaire et social de la dernière guerre

vendredi 4 décembre 2015 - 14h:36

Asmaa al-Ghoul

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La pièce « Al-Qafas » qui traite de la crise humanitaire après la guerre de 2014 et qui dévoile les parties qui ont tiré profit de la souffrance de la population, pour leurs propres intérêts, se joue actuellement à Gaza et gagne en popularité.

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Les acteurs interprétant les différents rôles de la pièce "Al-Qafas", le 1e avril 2015 à Gaza - Photo : Youssef Shahine

« En parler n’est pas bon ! Le monde nous regarde ! » Ce sont les derniers mots que crie l’héroïne Haneen dans la pièce « Al-Qafas » (La Cage).

Les paroles de Haneen résument le message de la pièce, qui reflète la crise humanitaire dans la bande de Gaza pendant et après la guerre de 51 jours de l’été dernier.

La pièce s’attaque à l’isolement vécu par les gazaouis, et ridiculise la solidarité factice feinte par les parties étrangères, leaders et journalistes, envers les victimes de cette guerre. Ils ne recherchent seulement qu’à être pris en photo, une photo d’opportunité.

« Al-Qafas » est un spectacle théâtral et audacieux qui met l’accent sur la souffrance de la population et sur la multitude de parties qui tirent profit de la situation.

La pièce, qui n’a jusqu’à présent été représentée que quatre fois au théâtre Al-Mishal de Gaza - dernière représentation en date du 7 Avril - est la première expression artistique libre sur des sujets difficiles à aborder pendant la guerre. Cette pièce sera jouée toute la semaine, étant donné l’intérêt qu’elle a suscité.

« Al-Qafas »est une comédie sur la guerre, qui se déroule au sein des murs d’une école dirigée par l’agence UNRWA pour les réfugiés palestiniens du proche Orient (United Nations Relief and Works Agency : Office de Secours et de Travaux des Nations Unies), convertie en abri pour la population.

La forme simple et l’intense réalisme de la pièce attirent un large public qui est amené à voir sa tragique réalité d’un point de vue artistique. La pièce est jouée sans aucune complexité ni symbolisme, et reflète la réalité en tant que telle.

La représentation commence par une scène où les acteurs dansent alors que des lumières traversent la scène de toute part. Le bruit de bombes israéliennes qui explosent se fait clairement entendre dans la salle, et les acteurs cessent brutalement leur danse plusieurs fois, alors que les lumières cessent de bouger.

Haneen s’installe alors dans un fauteuil roulant après cette première scène ; son père pousse le fauteuil. Ces deux protagonistes apparaissent dans la plupart des scènes alors que les autres personnages changent.

Le premier personnage à faire une apparition est un journaliste opportuniste qui tire profit des sentiments des victimes : il va en faire un scoop. Ceci s’est produit à de nombreuses reprises pendant la guerre, au point que la population a commencé à se méfier des journalistes.

Le second personnage est une figure officielle religieuse qui utilise beaucoup de rhétorique religieuse et qui vient voir Haneen. Haneen, cependant, détourne le visage, et la tirade de son père indique que le religieux est un de leurs anciens voisins, qui avait été recherché par les forces de l’occupation. Quand le religieux fut prévenu par l’armée israélienne qu’ils allaient détruire sa maison, il s’enfuit avec sa famille sans pour autant prévenir ses voisins, causant ainsi la blessure d’une jambe de Haneen et la mort de sa mère.

« J’ai tout juste réussi à appeler mes enfants pour leur dire de fuir. Les forces de l’occupation ne nous ont donné que trois minutes pour évacuer la maison. Ce qui vous est arrivé n’est pas de ma faute, » énonce l’hypocrite personnage religieux.

A ce moment, l’oncle de Haneen lui demande : « Dans quelle salle de classe êtes-vous ? » Le religieux recherché répond avec sarcasme : « Il y a longtemps que je n’enseigne plus. J’ai loué un petit appartement ».

Cette scène met en exergue le fossé entre le devenir des leaders politiques [et religieux] et celui des centaines de milliers de personnes qui trouvèrent refuge dans les écoles de Gaza pendant la guerre.

Haneen rend ensuite visite à d’autres personnages. Le premier est un leader politique et son garde du corps. Celui-ci fait un discours débordant de slogans et fournit à Haneen un bouclier de protection et se fait prendre en photo avec elle. Le personnage suivant, un représentant étranger de l’aide humanitaire, en fait de même et se vante d’avoir offert “couvertures, boîtes de sardines et conserves de viande” à la population de Gaza.

Il fournit à Haneen un bouclier de protection, se fait prendre en photo avec elle et disparait. Dans chaque scène, ces personnes déplacées [puis installées dans l’enceinte de l’école] sont laissées seules pour affronter leur destin sous les bombardements incessants.

« Al-Qafas » met également en scène des personnages issus de l’école elle-même, comme Abu Saber qui devint fou après la mort de tous les membres de sa famille : il continue de leur parler comme s’ils étaient toujours présents.

La pièce met également en scène un personnage qui représente un citoyen ordinaire lambda, dont la maison n’a pas été détruite et qui n’y court aucun risque. Mais il réside tout de même dans l’enceinte de l’école, avec femme et enfants, après avoir été contraint d’y rester afin de pouvoir manger les « boîtes de sardines et les conserves de viande ».

L’importance de cette scène réside dans le fait qu’elle démontre comment une grande partie de la classe moyenne est devenue, malgré elle, dépendante des aides distribuées dans les écoles de l’UNRWA, et que certaines personnes profitent de l’assistance reçue. Cette scène courageuse met en scène un citoyen fier qui devient au fil des minutes un clochard humilié.

Cette ouverture sans précédent qui donne la possibilité d’exprimer la réalité au travers d’un petit groupe d’acteurs jouant plusieurs rôles et apparaissant plus d’une fois dans la pièce, changeant de costumes, est ce qui donne un tel succès à la pièce.

Des centaines de personnes attendent les soirs des représentations devant les portes du théâtre, tandis que des douzaines d’autres regardent la pièce debout, les rires remplissant la salle, ou bien le silence planant lors des moments de tristesse.

Les enfants tremblent et se cramponnent à leurs parents quand ils entendent les bruits de bombardements au cours du spectacle.

Zain Hussein Abu Ghali, 3 ans, s’accroche à son père et dit : « Des tirs d’obus ! Partons ! » Mais son père le calme et essaye de le convaincre que le bruit des bombes qui explosent fait partie du spectacle et n’est donc pas réel.

La force de cette pièce réside dans sa faiblesse, dans sa représentation extrême de la réalité, et dans le fait qu’elle dépeigne les vies des réfugiés ainsi que leurs souffrances pendant la guerre. Les réfugiés ne parlent jamais de leurs souffrances, soit parce qu’ils ont peur, soit parce qu’ils sont morts.

L’issue fatale [de la pièce] est l’expression de la triste réalité ; sa fin ne peut pas être imaginaire ni onirique, comme certains l’auraient souhaité. L’école est bombardée et Abu Saber meurt.

Amjad Abu Yassin, l’acteur de 22 ans qui détient le rôle d’Abu Saber, dit au journal Al-Monitor : « Je suis stupéfait de la réaction du public. Nous ressentons que les gens réclament du théâtre. Voici ce dont la Bande de Gaza a besoin : se détendre et se relaxer à travers l’art ».

Yasmine Abu Amr, 18 ans, qui interprète le rôle d’Haneen, expliqua Al-Monitor après la représentation : « La force de cette pièce réside dans le fait qu’elle décrit comme cela n’a encore jamais été fait, des points de vue et des idées audacieuses, de façon à la fois téméraire, critique et comique ».

La pièce se termine par une dernière scène qui en est le moment le plus difficile, comme si le directeur Ali Abu Yassin hésitait à la finir. Le côté sombre du classicisme et de la tragédie contenu dans le script, et le décor de la scène, constitué de cordes sur lesquelles le linge propre et coloré des réfugiés est étendu, illustrent très simplement une cage.

La pièce de 45 minutes touche l’assistance et lui fait ressentir qu’elle vit dans une prison sans murs appelée Gaza.

* Asma al-Ghoul est journaliste et écrivain, du camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

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15 avril 2015 - Al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Vénus


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