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Redéfinir les règles pour la Palestine : une Intifada intellectuelle en perspective

jeudi 29 octobre 2015 - 06h:28

Ramzy Baroud

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Après avoir passé 22 ans dans un camp de réfugiés à Gaza, ma première escale fut la ville de Seattle, une verte et agréable cité, où les gens boivent trop de café pour faire face aux longs gris hivers. Là, pour la première fois, je me suis trouvé face à une audience hors de la Palestine, pour parler de la Palestine.

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Juin 2011 - Manifestation au barrage militaire de Kalandia contre les forces israéliennes d’occupation - Photo : AFP/Abbas Momani

C’est aussi ici que j’ai appris qu’il y avait des limites imposées au droit à la parole d’un Palestinien, de quoi je pouvais parler ou non. Les possibilités d’ouverture à un discours palestinien impartial étaient extrêmement étroites pour commencer et quand une était disponible, les Palestiniens étaient rarement au cœur du débat.

C’était touchant, malgré tout. Les Américains ordinaires, surtout ceux de groupes gauchistes ou socialistes défendaient les droits des Palestiniens, organisaient des veillées après chaque massacre israélien et distribuaient des prospectus aux piétons intéressés ou indifférents.

Cependant, après avoir passé près de vingt ans aux États-Unis, en Europe, en Asie et au Moyen-Orient et parcouru le monde pour parler des droits de l’homme –en commençant par ceux des Palestiniens, leurs luttes et leur histoire- j’ai commencé à comprendre la gravité d’une indubitable tendance où le récit palestinien est marginalisé et fondamentalement incompris.

En gros, les justifications les plus courantes étaient qu’il n’y avait pas assez d’intellectuels palestiniens pouvant s’exprimer clairement, ou que les braves gauchistes qui se chargeaient de parler de l’affaire palestinienne passaient une semaine à Ramallah et une autre à Jérusalem, leur permettant ainsi de décrire l’expérience palestinienne ; ou que la lutte de la Palestine faisait partie d’un plus grand combat contre l’impérialisme.

Ainsi, un orateur socialiste pouvait englober la Palestine avec Cuba, l’Angola et l’Indochine dans un seul paragraphe ; ou dire que les orateurs israéliens étaient plus crédibles, vu leur connaissance de la perception des publics américains et occidentaux, et ainsi de suite.

Ainsi, il n’était donc pas rare de voir une conférence de deux jours consacrée à la Palestine être divisée en plusieurs séances et plusieurs ateliers sans voir un seul Palestinien sur le podium.

Depuis quelques années, les choses ont cependant commencé à évoluer, suite aux bouleversements que l’internet et les réseaux sociaux ont provoqué. Cependant, l’état d’esprit qui négligeait ou évitait le récit palestinien n’a pas complètement disparu.

La question n’est pas d’ajouter un Mohammed, un Elias ou une Fatima sur la liste des intervenants pour bien montrer que les Palestiniens sont inclus dans une discussion qui les concerne en premier lieu, ainsi que leur passé et leur avenir. C’est plutôt une incapacité

d’apprécier l’authenticité du récit palestinien et de l’appliquer à tout discours du « conflit israélo-palestinien » devant chaque auditoire disponible, qu’il soit politique, académique, culturel, artistique ou dans les médias.

Grâce aux efforts de milliers de personnes dans le monde, il y a eu une forte poussée pour mettre les Palestiniens sur le devant de la scène ; ce n’est pas suffisant, hélas, parce que le défi se situe sur plusieurs axes.

Il y a un écart générationnel, où les hommes des anciennes générations pensent que la façon la plus intelligente de conquérir les cœurs et les esprits de leurs compatriotes consiste à occulter l’authentique Palestinien dont le langage, les références historiques, priorités et attentes seraient trop étrangers pour un public américain, par exemple. Il vaut mieux, croient-ils, faire appel à des voix compatissantes venant de l’ « autre côté », pour répondre aux griefs des Palestiniens.

Un équivalent serait de voir des Britanniques, des Afrikaans ou des Allemands compatir à l’historique détresse des Indiens, des Sud-Africains ou des Juifs et autres victimes des atrocités nazies. Non seulement c’est inacceptable, mais ce serait aussi l’échec garanti.

Les Palestiniens eux-mêmes, qui viennent d’une génération qui n’est jamais apparue sur un podium, ni a eu la possibilité de s’y tenir, restent incapables d’apprécier la valeur d’une authentique histoire palestinienne, reflétant le langage des fellahins, des réfugiés et des hommes et des femmes résistants à travers la Palestine et sa région.

Ils essaient de s’exprimer par le biais d’apologistes, de « Sionistes modérés » et de supporters moyennement enthousiastes parce qu’ils sont psychologiquement vaincus, ayant été aveuglés par une propagande élitiste produite en série pendant des générations. En fin de compte, elle est dangereuse car elle dilue la réalité de la lutte palestinienne et déforme l’authenticité de l’histoire.

Dans les médias, les divergences sont encore plus flagrantes. La crise morale dans les médias traditionnels occidentaux au sujet de la Palestine pourrait remplir des volumes et une quantité, en vérité, a donné lieu à des écrits. Les intellectuels palestiniens dans ce domaine sont ou bien du type « indicateur local », comme décrits par Edward Said, ou sont utilisés et insultés, ou bien attaqués directement pour avoir les opinions qu’ils expriment.

D’un côté ou de l’autre, les médias courants ont complètement failli à changer de façon appréciable leur attitude tendancieuse envers la Palestine et son peuple si éprouvé depuis longtemps.

La lutte en Palestine nécessite –en fait requiert- une solidarité globale, la masse critique d’une base de soutien suffisante pour changer la donne envers la violente occupation israélienne, regroupant les gouvernements et les entreprises qui, à l’heure actuelle, encouragent, soutiennent et financent les crimes quotidiens d’Israël contre les Palestiniens.

Une fois pour toutes, il faut une reformulation des rôles quant au sens réel de la solidarité et comment les Palestiniens s’y insèrent en tant que protagonistes de leur propre histoire. La première chose est que nous devons apprendre à ne pas confondre solidarité et l’assomption du rôle du Palestinien lui-même.

L’histoire palestinienne, d’un point de vue palestinien, reste une énigme dans l’esprit de tant de défenseurs des Palestiniens. Cette version du récit palestinien, telle qu’elle est exprimée par ceux qui ont vécu, appris par l’expérience et sont capables de décrire clairement et exactement leur propre réalité, est éclipsée par des représentations alternatives de la même réalité.

Par exemple, certains trouvent que le récit médiatique du journal israélien « Haaretz »” est quasiment adéquat, en dépit du fait qu’il est contrôlé par des Israéliens sionistes et ashkénazes qui représentent une idée israélienne particulière de la « gauche » qui, bien sûr, n’a pas grand-chose à voir avec la gauche en dehors d’Israël.

Pour certains lecteurs, donc, les deux côtés des récits médiatiques sont en fait adressés par deux groupes d’Israéliens, la gauche et la droite qui en fait sont en accord avec la plupart des tragédies qui ont été infligées aux Palestiniens, à commencer par la Nakba.

Une fois encore, imaginons que l’Inde, anciennement colonisée, l’Afrique du Sud en état d’aparthéïd et l’Allemagne nazie soient le sujet de cette discussion afin de comprendre l’échec intellectuel à comprendre le rôle central des Palestiniens dans le récit palestinien, qu’il soit délibérément bafoué ou non.

Alors que les Palestiniens se rebellent une fois de plus contre l’occupation israélienne, nous devrions aussi confronter les erreurs et les idées fausses du passé.

Nous vivons à une époque où une génération de Palestiniens bien éduqués et capables de s’exprimer est très présente dans des centaines d’universités parmi les meilleures, des entreprises médiatiques y compris dans le théâtre, le cinéma et tous les autres aspects éducatifs et culturels au Moyen-Orient et dans le monde. La Palestine elle-même abonde en nombreux journalistes et de femmes et d’hommes éloquents, qui peuvent rendre justice au cas palestinien.

Le moment est venu de leur donner le micro, les laisser parler et que nous les écoutions tous.

Nous avons 67 ans de retard à rattraper.

* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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20 octobre 2015 - Ramzy Baroud - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.ramzybaroud.net/recastin...
Traduction : Info-Palestine.eu - Jean Cartier


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