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Notre humanité perdue ?

mardi 1er septembre 2015 - 15h:41

Robert Fisk

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Des barbelés le long de la frontière hongroise. Des barbelés à Calais. Avons-nous perdu ce que nous, Européens, avions appris de la Seconde Guerre mondiale : la compassion ? interroge Robert Fisk.

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Calais - D’épuisement et de démoralisation, un réfugié afghan fond en larmes alors qu’il est chassé par la police française - Photo : Reuters/Pascal Rossignol

La Grande Muraille de Chine, les murs de Rome et dans chaque ville du Moyen-âge, la ligne Siegfried, la Ligne Maginot, le Mur de l’Atlantique... Les nations - empires, dictatures, démocraties - ont exploité toutes les chaînes naturelles de montagnes et de fleuves pour stopper les armées étrangères. Et maintenant, nous, les Européens traitons tous ces malheureux et innocents venus de Syrie et d’Irak, d’Afghanistan et d’Éthiopie, comme s’ils étaient des envahisseurs étrangers déterminés à piller et liquider notre souveraineté, notre Heimat, notre terre si verte et si douce.

Des barbelés le long de la frontière hongroise. Des barbelés à Calais. Avons-nous perdu ce que nous, Européens, avions appris de la Seconde Guerre mondiale : la compassion ?

Depuis que notre dernier cliché est de dire au monde que la « crise » des réfugiés est la plus grande depuis la Seconde Guerre mondiale, je me suis souvenu de la façon dont Winston Churchill parlait des colonnes de réfugiés allemands fuyant à travers les neiges de l’Europe de l’Est en 1945, devant l’avance vengeresse des armées soviétiques. Ceux-ci, rappelez-vous, étaient les civils du Troisième Reich - ceux qui avaient amené Hitler au pouvoir, qui s’étaient réjoui des génocides barbares et des victoires militaires de l’Allemagne nazie sur des nations pacifiques. Ils étaient le peuple d’une nation coupable ramenée à l’année zéro.

Cela faisait des années que j’avais lu la lettre que Churchill écrivit à sa femme, Clémentine, alors qu’il était sur le chemin de la conférence de Yalta en février 1945. Mais je l’ai relue ce week-end, et voici le passage le plus important : « Je suis libre de vous avouer que mon cœur est attristé par les récits de masses de femmes et d’enfants allemands fuyant partout le long des routes, en colonnes longues de 40 milles vers l’Ouest, devant la progression des armées. Je suis convaincu que clairement ils le méritent, mais cela ne les met pas à l’écart de nos yeux. La misère du monde entier me consterne et je crains de plus en plus que de nouvelles guerres ne découlent de celles que nous concluons avec succès aujourd’hui. » Churchill aurait appelé son sentiment « magnanimité ». C’était la compassion.

Incroyablement, c’est l’Allemagne - la nation d’où des dizaines de milliers de réfugiés se sont enfuis avant la Seconde Guerre mondiale et dont les armées en ont fait fuir des millions d’autres après le début du conflit - qui est maintenant la destination de choix pour les centaines de milliers de personnes en errance à travers l’Europe. La générosité de l’Allemagne brille comme un phare à côté de la réponse du Premier ministre Dave [PR Dave] et ses copains. N’a-t-il jamais lu notre Premier ministre Churchill ? Ou a-t-il trop lu Tennyson [poète de l’époque victorienne] ? Il aime à citer une ligne extraite de Ulysse de Tennyson - « Lutter, chercher, trouver et ne pas céder » - qui a été inscrite sur le mur du village des athlètes aux Jeux Olympiques de Londres en 2012. Mais a-t-il aussi, je me demande, profité du sonnet préféré de Tennyson, Monténégro, dans lequel notre cher poète victorien se réjouit des « guerriers [monténégrins] repoussant l’essaim de l’islam turc ... » ? Un bon mot, « essaim ».

Il y a plus de 30 ans, à Jérusalem, je rencontrai un prince du journalisme, James Cameron. Il avait défendu mes reportages sur l’Irlande du Nord - et ainsi, bien sûr, il était un de mes héros - mais lui, comme Churchill, était un homme de grande compassion. Je pensais à lui il y a peu de temps quand je me plaignais d’un groupe de jeunes réfugiés syriens et accrocheurs qui me suivaient dans une rue de Beyrouth. Il y a près de 40 ans Cameron parlait pour la BBC d’un autre flot de réfugiés cherchant le salut sur des embarcations de fortune.

« C’était une tournure journalistique malhonnête que de nommer les réfugiés vietnamiens « boat people, » écrivait-il dans son article, « qui a un son presque confortable, comme [s’il s’agissait] de gens sur une croisière de vacances. Ce sont de réfugiés ... des fugitifs, des évadés, des victimes. Ils sont perdus et seuls ... Les réfugiés juifs, les réfugiés arabes, les réfugiés allemands, les réfugiés indiens, les réfugiés pakistanais, les réfugiés russes, les réfugiés du Bangladesh, les réfugiés coréens. » Cameron nous rappelait les huguenots du 17e siècle qui avaient fui vers la Grande-Bretagne, les juifs persécutés qui avaient fui l’Europe de l’Est pour aller en Amérique dans les années 1900.

Et puis vint le moment où Cameron s’est rapproché des propos de « PR Dave ». « En ces jours, le monde était un endroit assez vide ; il y avait de la place presque partout pour l’étranger sans-abri. Chaque endroit où un étranger pouvait souhaiter trouver refuge est maintenant surpeuplé, et déjà avec des problèmes pour lui-même. » Et certains réfugiés « sont ingrats, certains veulent sauver leur peau, certains sont sur un train en marche. Mais je dois encore maintenant trouver un bébé de réfugié qui a quitté sa maison pour une autre raison que parce qu’il y était obligé ». Il n’y a pas « d’ordre divin, » a affirmé Cameron, « qui impose que vous devez rester là où vous êtes né ». [...]

Une ironie très particulière de notre tragédie moderne est qu’un navire de la marine irlandaise a sauvé la vie de milliers de réfugiés naufragés à quelques miles de la côte libyenne. Il y a un siècle et demi la famine et l’exode irlandais qui a suivi, déposait ses réfugiés sur la côte du Canada. Des bateaux remplis d’hommes, de femmes et d’enfants mourants ou morts du typhus, reçus avec compassion - mais aussi avec la peur que leur maladie mortelle n’aille contaminer les habitants des côtes canadiennes.

Il revint à Pol Ó Muirí, l’éditeur du journal de langue irlandaise The Irish Times, dont le père était un migrant travaillant dans le bâtiment en Grande-Bretagne, de souligner la semaine dernière combien d’Irlandais ont aidé à la construction du tunnel sous la Manche - et la façon dont aujourd’hui « les migrants sont de l’autre côté, en essayant de passer à travers ».

Oui, « quelque chose doit être fait » pour les réfugiés, conclut Ó Muirí. Et d’ajouter : « Le tout est un peu effrayant, non ? Tous ces gens se jetant sur les clôtures à l’entrée du tunnel que ceux de Donegal ont aidé à construire ... C’est lorsque la caméra est revenue vers l’arrière pour nous montrer ces hommes debout et nous regardant avec toute la dignité qu’ils pouvaient rassembler, que je réalisai soudain que je voyais ... mon père en Angleterre ... Voyez-vous, vous aussi, votre famille dans leurs visages ? Regardez un peu plus près. N’ayez pas peur. »

Comme ils le disent, nécessité fait loi. Mais la compassion, non...

* Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.

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30 août 2015 - The Independent - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.independent.co.uk/voices...
Traduction : Info-Palestine.eu - Lotfallah


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