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Malgré sa renommée, un peintre palestinien peine à joindre les deux bouts

dimanche 23 août 2015 - 14h:46

Asmaa al-Ghoul

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Quelquefois les coups de pinceau des artistes donnent une image fausse de leurs difficultés.

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Le 11 juillet 2015, dans sa maison, le peintre palestinien Fathi Ghaben pose devant son fameux tableau représentant la Bataille d’Aïn Jalout - Photo Motaz Alaaraj

C’est le cas du fameux peintre palestinien Fathi Ghaben, qui souffre de la pauvreté et se sent floué, mais qui croit toujours que son œuvre sera un jour récompensée

Récemment Al-Monitor a rendu visite à Ghaben, dans le quartier de al-Nasr, où la pauvreté de son logement saute aux yeux : le plafond est en amiante-ciment, les murs sont nus et les meubles déglingués. Toutefois, contrairement aux autres logements pauvres, il présente un aspect plus luxueux en raison de la valeur artistique et pécuniaire des tableaux qui sont accrochés aux tristes murs.

Ghaben est conscient de la valeur de ses toiles, dont certaines se vendent 250.000$ hors de la bande de Gaza. Mais lui ne voit pas la couleur de cet argent ... Il dit à al-Monitor : « Certains ont acheté mes peintures à bas prix à Gaza puis les ont revendues des milliers de dollars à l’étranger. Je ne peux pas voyager pour réclamer mes droits, et une large part des bénéfices est allée aux institutions culturelles de l’Organisation de Libération de la Palestine ».

Ghaben confirme qu’un éditeur – qu’il préfère ne pas nommer – a capitalisé sur ses tableaux dans les années ’80 et imprimé des milliers de posters pour les vendre à l’étranger. Le propriétaire de la firme a ramassé tous les bénéfices sans verser un centime à Graben, explique-t-il.

« J’envisage maintenant de porter plainte en justice pour réclamer mes droits » dit-il. Mais cela semble peu probable, et il ressent un mélange de sentiments de désespoir et d’enthousiasme. A 69 ans, Ghaben semble frustré et ne voit pas ce qu’il pourrait gagner en entamant une action pour réclamer son dû.

« J’utilise l’argent du budget destiné au ménage pour acheter des toiles et des tubes de peinture. Toute ma pension sert à payer les factures et les dettes ». Ghaben, qui a quatre enfants, était employé par l’Autorité palestinienne.

Ses tableaux représentent une multitude d’éléments et de personnages. Dessins et couleurs servent à représenter les embèmes caractéristiques de la vie palestinienne comme les broderies, la clé du retour, le foulard palestinien et le rameau d’olivier. Les toiles présentent également des symboles que d’aucuns considèrent comme spécifiques des écoles d’art palestiniennes, comme la femme en robe traditionnelle de paysanne, les avenues de Jérusalem, des scènes de moisson, des oliviers, des images de la résistance palestinienne et de la vie dans les camps de réfugiés.

Ghaben n’a rien peint depuis deux mois. Il manque de matériel tout autant que de motivation. Son épouse Faiza nous dit : « Quand les exigences des enfants et de la vie quotidienne augmentent, il cesse de peindre ; il range toiles et couleurs et commence à se faire du souci. Il ne veut pas l’avouer, pour préserver sa dignité ».

Sur le mur endommagé par l’humidité derrière nous est accrochée la Bataille d’Aïn Jalout qui est célèbre ici. Il dit qu’il compte la garder tant qu’il n’aura pas trouvé d’acheteur qui soit conscient de sa valeur artistique.

Sept œuvres de Ghaben étaient exposées dans la salle de la Société du Croissant Rouge palestinienne, jusqu’à ce que le bâtiment soit détruit par l’incendie provoqué par les bombardement israéliens de 2008-2009. Un de ses tableaux est à présent exposé au Ministère de la Culture de Gaza.

Ghaben était inscrit à l’Université Al-Azhar dans les années ’60 mais il n’a pu terminer ses études à cause de la détresse financière de sa famille. Il est autodidacte, lisant les magazines qu’il vendait et s’entraînant seul à dessiner, jusqu’à devenir célèbre à Gaza Ville. Il explique à Al-Monitor qu’il s’était découvert ce talent dès l’âge de 5 ans. Il ne manquait jamais une occasion de peindre, partout où il pouvait.

« Je dessinais tout, tout le temps, même pendant les cours de maths, de science ou de langue arabe » dit-il. « Même si je n’ai pas achevé mes études à cause de la pauvreté, j’ai été engagé comme professeur de peinture parce que j’étais bien connu ».

Ghaben a connu la célébrité quand l’art de résistance est devenu populaire.

Dans les années ’70 le sujet de ses toiles était surtout la nature, parce qu’il s’entraînait alors. « J’ai peint des dizaines de scènes de nature pour de motifs commerciaux – pour les vendre en Israël, quand le marché du travail s’est ouvert aux travailleurs de Cisjordanie et de Gaza ».

Au début des années 1980, ses peintures ont été associées à l’escalade de la confrontation avec l’occupant israélien et à l’émergence de l’identité nationale. « En 1982, j’ai peint le tableau qui est connu sous le titre « Identité ». Il représente un groupe de personnes manifestant à la Porte de Damas à Jérusalem et j’y anticipais la première intifada. Il a été imprimé en couleurs sur des affiches qu’on a distribuées en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ».

Ghaben a été arrêté en 1984 sous l’inculpation d’incitation à la violence par l’occupant israélien en raison de sa peinture.

Il est convaincu que la course à la richesse et à l’argent est en contradiction avec l’essence de l’art et de la créativité. Il dit avoir refusé bien des offres pour quitter la Palestine et vivre à l’étranger en se consacrant à son art. « C’est sans doute l’offre parfaite, et je suis sans doute un simple naïf. Mais j’ai la conscience tranquille et, chose plus importante, je ressens les souffrances et la douleur des gens, et je ne les ai pas abandonnés » explique-t-il.

Ghaben dit que ses toiles sont exposées dans divers centres religieux et culturels en France, en Allemagne et au Japon, comme à l’église unioniste de Tokyo. Beaucoup d’expositions ont été organisées en son honneur en Europe, bien qu’il n’ait pas la possibilité de s’y rendre, dit-il.

Il est rare que quelqu’un prenne de ses nouvelles ces temps-ci. « Quand je regarde en arrière puis que je vois la personne que je suis devenue, j’ai un sentiment d’injustice et de colère vis-à-vis de tous ceux, personnes ou institutions, qui ont profité de mon talent et m’ont négligé, puis m’ont laissé tomber ».

Même s’il se sent oublié de son peuple, l’artiste de talent a été honoré le 6 juin dernier par le Président palestinien Mahmoud Abbas en ses quartiers généraux de Ramallah. Abbas a décoré Ghaben de la Médaille de la Culture, des Sciences et des Arts, il a acheté plusieurs tableaux et promis d’améliorer ses conditions d’existence.

Selon Ghaben « Il a fallu trop de temps pour que cet événement ait lieu. Quand j’ai vu le président, je lui ai dit que j’avais fait preuve de patience trop longtemps et que j’avais passé ma vie à attendre ».

A l’âge d’un an, Ghaben a dû quitter le village de Hirbya avec ses parents quand les Israéliens l’ont occupé, de même que d’autres villages palestiniens, en 1948. Il a souffert de la pauvreté pendant son enfance de réfugié et pendant sa vie d’adulte, avec ses enfants. Il a toujours eu confiance en son talent. Il dit : « Mon désespoir, les circonstances, le manque d’éducation et la dureté de la vie sont partie intégrante de mon talent. L’art a toujours permis d’échapper à la souffrance ».

* Asma al-Ghoul est journaliste et écrivain, du camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

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18 août 2015 - Al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Marie Meert


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