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« La Belle Promise », un film israélien

mercredi 24 juin 2015 - 06h:59

Rosa Llorens

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« La Belle Promise » sort dans 45 salles ; mais la mariée est-elle si belle ? Comme chaque fois que sort un film étiqueté « palestinien », il faut s’interroger sur son authenticité.

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Des soldats israéliens marchent vers des musulmans et des chrétiens prenant part aux démonstrations en l’honneur de la journée internationale de la paix devant le mur de séparation coupant Bethléem de Jérusalem, le 21 septembre 2006 - Photo : AFP/Musa Al-Shaer

Tous les Palestiniens vivent sous autorité israélienne (ou pire, sous les bombes dans le cas des Gazaouis). Le cinéma « palestinien » peut donc être facilement utilisé comme une arme de propagande par Israël, pour faire passer sa vision de l’histoire en contrebande.

« Cinq caméras brisées », en 2011, a été un épisode de cette guerre médiatique : on a voulu nous faire croire que le film avait été tourné, avec des moyens de fortune, par un paysan de Bil’in en Cisjordanie, village en lutte contre les colons et l’Etat d’Israël à la suite de la construction du mur ; mais, avec un minimum de distanciation, on pouvait se rendre compte que, derrière Emad Burnat, il y avait quelqu’un qui le filmait en train de filmer, et le générique révélait qu’il s’agissait d’un Israélien (Guy Davidi).

Pourquoi Israël promouvait-il ce film ? Parce que la lutte des villageois était pacifique et faisait appel aux tribunaux israéliens, c’est-à-dire qu’elle restait dans le cadre correct défini par les Israéliens pour les actions palestiniennes. Et pour cause : les tribunaux ne se hâtent pas de juger, et, pendant ce temps, les bulldozers continuent à exproprier et réduire à la misère les Palestiniens, remodelant la terre de Palestine, sa géographie et sa démographie.

Le même message passait dans « Les Citronniers », de l’Israélien Eran Riklis (2008), et qui avait pour scénariste la Palestinienne Suha Arraf (aujourd’hui réalisatrice de « La Belle Promise »). Voici comment Pierre Murat, pour Télérama, présentait le film, formulant très exactement le discours israélien : Riklis décrit « un pays, une société, un système démocratique, avec ses qualités (une Palestinienne qui interpelle la Cour Suprême israélienne, ce n’est tout de même pas mal), mais aussi ses failles et ses défaillances absurdes ». Pas mal ? Si on peut l’interpeller, la Cour Suprême peut aussi confirmer l’arrachage de vos citronniers, si vous êtes Palestinien ; quant aux « failles », elles sont tout sauf « absurdes », découlant d’un système de discrimination très cohérent, qui subordonne les droits des Palestiniens aux intérêts des juifs, toujours prioritaires.

Suha Arraf, qui tient aujourd’hui la caméra, a-t-elle pour autant changé de discours ? Tout montre au contraire que « La Belle Promise » s’intègre dans cette politique médiatique. D’abord, la réalisatrice a fait beaucoup de bruit, dans divers festivals, revendiquant la nationalité palestinienne pour son film, alors qu’il est financé par Israël et qu’elle connaissait très bien les règles : ses protestations ne font-elles pas partie du jeu ? Il s’agit de convaincre les spectateurs que, malgré les contraintes, elle est parvenue à faire passer la voix des Palestiniens opprimés.

Deuxième indice, Suha Arraf utilise un discours bien connu : les films palestiniens, dit-elle, parlent trop de guerre, d’occupation, de politique ; elle, elle veut montrer le vécu des gens, « les êtres en tant que personnes avec leurs forces et leurs faiblesses, leur compassion ou leur entêtement ». Dans « Les Citronniers », cela aboutissait à montrer la solidarité, par-delà les murs, entre la Palestinienne qui défendait ses citronniers et la femme du Ministre qui exigeait leur arrachage, toutes deux également opprimées, puisque le ministre de l’Intérieur autoritaire était aussi un mari tyrannique. Ce genre de déclarations amène toujours à mettre à égalité bourreaux et victimes, au nom de l’humanisme.

Bien sûr, et c’est encore un indice, les médias les plus mainstream sont satisfaits : « Cet intimisme et cet universalisme ne manquent pas d’originalité » : Les Inrocks ne craignent pas les contre-vérités ! Et de titrer : « Bien loin du Hamas » : tout est dit.

Pas tout, pourtant, car le film est plus pervers que la nunucherie du scénario ne le laisserait attendre : les héroïnes sont trois sœurs palestiniennes chrétiennes de Ramallah, et leur nièce orpheline, qu’elles accueillent. Voici une nouvelle illustration d’une mode qui fait fureur, le film-gynécée : quatre sœurs dans « Les Merveilles » de l’Italienne Alice Rohrwacher, quatre encore dans « Notre petite sœur » du Japonais Kore-Eda, cinq dans le film turc « Mustang » : qui dit mieux ? Le féminisme le plus combatif est arrivé à réinventer ce modèle traditionaliste jadis si honni, le principe des sphères séparées, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Les héroïnes vivent donc recluses dans la maison familiale, la Villa Touma, refusant de voir la disparition de leur monde, celui d’une Ramallah dominée par l’aristocratie chrétienne, à la suite de la guerre de 1967, qui y a fait affluer des masses de réfugiés musulmans.

Malgré leur décadence économique, elles refusent de se mélanger à ces pouilleux (surtout ceux des camps), qu’elles n’admettent que comme fermiers ou domestiques. Tout est donc fait pour présenter la société palestinienne comme pratiquant, hors de tout contexte (Israël n’est jamais nommé), un apartheid économico-confessionnel interne. Est-ce une vision objective ? A qui profite cette vision ?

Un coup d’œil rapide sur internet suffit pour se convaincre que c’est une vision caricaturale, démentie par les Palestiniens chrétiens eux-mêmes : la plus haute autorité orthodoxe de Jérusalem, Théodosios, archevêque de Sébaste, insistait, dans une interview de février 2015 : « Nous, les chrétiens de Palestine, souffrons avec le reste des Palestiniens de l’occupation et des difficultés de notre situation économique [...] les chrétiens et les musulmans souffrent de la même manière, aux mains des autorités israéliennes ».

Quant aux problèmes réels des chrétiens, le curé de la paroisse catholique romaine de Bir Zeit, aux environs de Ramallah, en parlait ainsi, en 2013 : « les colons ne cessent de nous couper l’eau ou l’électricité », « si les Israéliens ont un excédent d’olives, ils inondent nos marchés et font s’effondrer les prix des agriculteurs ». Sans oublier l’attente (1h30 en moyenne) au checkpoint de Qalandia, qui contrôle le passage de Ramallah à Jérusalem (trajet de 10 kilomètres). Ces difficultés sont une réponse suffisante à la question que répètent les sœurs : « Mais qu’ont-ils tous à vouloir partir en Amérique ? ». Sur un million de chrétiens, il en reste moins de 200 000 en Palestine.

Par contre, on découvre que la volonté de creuser un fossé entre chrétiens et musulmans correspond à une nouvelle stratégie d’Israël : un député d’extrême-droite, Yariv Levin, a fait passer, le 24 février 2014, une loi établissant pour la première fois une distinction entre chrétiens et musulmans parmi les citoyens arabes d’Israël ; le but est d’étendre ce principe jusqu’à créer un statut spécial pour les chrétiens, qui leur donnerait des privilèges (notamment dans le domaine du travail) par rapport aux autres Palestiniens. On encourage aussi les chrétiens (comme avant eux les Druzes) à servir dans l’armée israélienne (ils sont déjà 300 dans les unités combattantes). Pierre Prier, dans un article d’Orient XXI du 31 mars 2014, conclut ainsi : on offre aux Palestiniens chrétiens « un rôle de supplétifs indigènes en échange du renoncement à leur identité arabe ».

Mais tout cela, ce sont des à-côtés politiques fastidieux qui empêchent de voir le côté humain des choses. Cependant, une fois qu’on a supprimé le contexte, que reste-t-il du vécu authentique, que reste-t-il d’humain ? Les trois sœurs de Suha Arraf sont des marionnettes sans vie, des caricatures entre Cendrillon (la méchante marâtre et les méchantes sœurs) et « La maison de Bernarda Alba », qu’elle introduit dans des épisodes ridicules (cérémonie du thé dans des porcelaines raffinées, expédition à l’église dans des tenues « chic » à se rouler par terre -, mariages et enterrements où les sœurs montrent le même hiératisme) dont le seul enjeu est, comme chez Jane Austen, de faire faire à la jeune nièce Badia un beau mariage, chrétien bien sûr.

Si Suha Arraf avait exploité cette veine comique, elle aurait pu faire un film, lourd certes, et déplaisant, mais cohérent ; en voulant lui donner une fin dramatique (avec un effet final aussi ringard que dénué de crédibilité), elle en fait un produit non identifiable, sans queue ni tête.

Attention aux contrefaçons ! La possibilité des Palestiniens de faire entendre leur voix passe par la vigilance des spectateurs, leur attention à distinguer les voix palestiniennes (Elia Souleiman, Hany Abu-Assad, l’auteur d’Omar), de la voix du maître israélien. Lisons donc attentivement les génériques techniques - même si la différence de qualité devrait déjà nous éclairer : seules de mauvaises raisons de guerre médiatique peuvent amener à produire un film aussi ringard, moche et puéril que « La Belle Promise ».

* Rosa Llorens est professeure de Lettres classiques et écrit des critiques de films pour divers sites.

De la même auteure :

- La contradiction d’un Etat d’Israël juif et démocratique - 10 juin 2015
- Uderzo, Charlie, les Arabes et moi - 18 janvier 2015
- Omar : un film palestinien - 22 octobre 2013
- Zindeeq, de Michel Khleifi, ou : L’Étranger - 15 octobre 2012

22 juin 2015 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/fr/opi...


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