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Khader Adnan : un combat pour la liberté

mercredi 10 juin 2015 - 17h:46

Budour Youssef Hassan

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Maali n’avait que quatre ans quand son père, Khader Adnan, s’est lancé dans une grève de la faim longue de 66 jours, pour protester contre sa détention sans accusation ni procès - une pratique connue sous le nom de détention administrative - après son kidnapping en décembre 2011 par les forces israéliennes d’occupation.

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Le 23 mai dans le village d’Arrabeh en Cisjordanie occupée, Adnan Mousa, à gauche, assiste à un rassemblement de solidarité avec son fils Khader Adnan qui est en grève de la faim totale contre sa détention administrative en Israël - Photo : Ahmad Al-Bazz ActiveStills

Tout ce qu’elle pouvait comprendre à l’époque, était que son père avait décidé lui-même d’être affamé pour être réuni avec sa maman et sa soeur Bisan - et pour être à côté de leur mère quand elle donnerait naissance au bébé Abd Al-Rahman.

Adnan a été libéré en avril 2012. Trois ans après, à l’âge 37 ans, il est à nouveau incarcéré en détention administrative - et il vient d’entamer son deuxième mois d’une nouvelle grève de la faim.

Maali, âgée maintenant de 7 ans, explique les raisons de la décision de son père : « pour exiger sa liberté et pour défendre les droits des prisonniers. » Elle emploie des mots que vous ne vous attendriez pas normalement à entendre venant d’un enfant, mais la « vie normale » est un luxe qui n’a jamais été accordé à Maali et à ses 5 frères et soeurs.

Chemin de souffrances

La persécution et les arrestations vécues par Khader Adnan remontent à 1999. Alors qu’il était étudiant en mathématiques et préparait une licence à l’Université de Birzeit, il a été kidnappé par les forces israéliennes d’occupation sur l’accusation d’affiliation avec le parti politique du Jihad islamique.

C’était la première dans une série de détentions - s’élevant à un total de plus de six années dans les prisons israéliennes - pendant lesquelles Adnan n’a jamais eu droit à des accusations formelles ni à un procès, même devant les tribunaux militaires israéliens qui notoirement n’appliquent pas les normes internationales minimum.

Deux personnes qui ont été à ses côtés durant ce difficile parcours sont ses parents, Adnan Mousa et Nawal.

Ils vivent à Arrabeh, près de Jénine en Cisjordanie du nord. La mère de Khader, Nawal, a longtemps rendu visite à son fils dans les nombreuses prisons israéliennes où il était incarcéré jusqu’à ce qu’elle ait perdu sa mobilité et ne puisse plus marcher.

En 2012, Nawal a suivi une des auditions d’Adnan dans un fauteuil roulant, mais sa santé depuis s’est récemment détériorée et elle ne peut plus quitter sa maison.

Son père, Mousa, âgé de 78 ans, va d’une protestation à l’autre pour soutenir son fils et d’autres prisonniers politiques. Il accompagne l’épouse de Khader, Randa, aux conférences de presse et aux veilles.

Quand Adnan Mousa a indiqué à The Intifada Electronic qu’il prévoyait d’aller à Jérusalem pour une manifestation en soutien à Khader Adnan, le vendredi 5 juin, son épouse l’a interrompu. « Mais je crains qu’ils [les soldats Israéliens] ne te blessent, » a-t-elle dit.

Il a coupé court, insistant sur le fait qu’il n’avait rien à perdre.

« La grève de la faim comme arme »

Pour Randa, la situation difficile vécue par son mari Khader n’a rien de nouveau.

« Il a utilisé la grève de la faim comme arme dans les prisons israéliennes et dans les prisons de l’Autorité palestinienne où il a été incarcéré deux fois, et à deux reprises il a eu recours aux grèves de la faim, » dit Randa à The Electronic Intifada.

La grève de la faim de 66 jours d’Adnan qui a commencé le 18 décembre 2011 a permis sa libération après qu’elle ait suscité un appui populaire considérable et une certaine attention internationale.

Elle a également aidé a mettre en évidence la question de la détention administrative - une relique de la domination coloniale britannique reprise et appliquée par les autorités d’occupation pour intimider et écraser les Palestiniens en les maintenant en prison indéfiniment sans accusations ni procès. Les prisonniers sont le plus souvent condamnés à six mois à chaque fois, mais leur détention peut être renouvelée indéfiniment.

En 2012, Amnesty International a publié un rapport détaillant les abus de droits de l’homme liés à la détention administrative, où cette organisation indiquait que l’usage de ce type de détention par Israël « supprimait de fait les activités des opposants [à l’occupation] dans les Territoires Palestiniens occupés. »

Amnesty réclamait « la libération immédiate et sans conditions » des prisonniers incarcérés dans le cadre de cette politique.

Selon le groupe israélien de défense des droits de l’homme, B’Tselem, à la fin du mois de mars de cette année, ce sont 412 Palestiniens détenus administratifs qui étaient incarcérés dans les prisons israéliennes.

Escalade

La première grève de la faim de Khader Adnan a également joué un rôle moteur en suscitant d’autres grèves de la faim par les prisonniers Palestiniens - en particulier celles de Hana al-Shalabi, Thaer Halahleh et Bilal Diab. Ces initiatives ont été suivies d’une grève de la faim de masse qui a commencé le 17 avril 2012.

L’utilisation de la faim comme d’une tactique de lutte a cependant graduellement perdu son efficacité dans la mobilisation du public palestinien à une plus grande échelle.

C’est partiellement dû au fait qu’elle a été employée par des individus alors qu’elle est souvent le plus efficace quand elle est mise en application collectivement. Son utilisation a également varié, la plupart des grèves de la faim étant des grèves partielles qui consistent à renvoyer seulement quelques repas au début et à accepter ensuite des vitamines et d’autres suppléments nutritionnels, mais sans aucune nourriture solide.

Dans le cas d’Adnan, cependant, son avocat et sa famille ont confirmé qu’il entreprend une grève de la faim complète, qui a commencé en ne prenant que de l’eau et du sel. Il a depuis renforcé sa grève, refusant quoi que ce soit sauf de l’eau.

Le père d’Adnan a dit à The Electronic Intifada que Jawad Boulos, responsable juridique du Club des Prisonniers Palestiniens, avait rendu visite à son fils mercredi. Boulos a essayé de le convaincre de cesser sa grève de la faim, mais Adnan a vertement refusé, en dépit de la grande perte de poids et de la grave détérioration de son état de santé.

Actuellement retenu en isolement cellulaire dans la clinique de la prison de Ramle après avoir été déplacé de la prison de Hadarim en Israël, Adnan refuse également tout examen réalisé par un médecin employé par les autorités pénitentiaires israéliennes.

Il insiste pour dire qu’il n’acceptera un traitement que par un docteur indépendant.

Son épouse Randa déplore le manque de mobilisation dans l’appui à Khader Adnan, bien que cela fasse plus de 30 jours qu’il a commencé la grève de la faim.

« La dernière fois, des protestations sérieuses n’ont commencé qu’après le quarante-cinquième jour de sa grève de la faim et à partir du moment où sa vie était en danger. Nous ne pouvons pas cette fois-ci attendre aussi longtemps, » dit-elle.

« Menace »

Le père d’Adnan croit qu’un des facteurs contribuant à ce relatif silence est la crainte. Pas la crainte d’Israël, cependant, mais de l’Autorité Palestinienne (AP).

« L’Autorité Palestinienne considère mon fils comme une menace parce que Khader soutient toutes les formes de résistance, alors que l’Autorité Palestinienne soutient toutes les formes de normalisation, » dit-il.

L’AP a été rapide pour embrasser Khader Adnan après sa libération en avril 2012. Cependant, il n’a pas fallu longtemps pour qu’il soit marginalisé - et même menacé - par l’AP.

La présence permanente d’Adnan en première ligne des protestations, son charisme et l’admiration qu’il suscite parmi la jeunesse palestinienne indépendamment des affiliations politiques, ont fait de lui un chef et un symbole.

Actif et engagé, il a régulièrement rendu visite à des prisonniers et aux familles des Palestiniens assassinés par l’occupant, le plus souvent accompagné de son épouse Randa. Il a visité les maisons de plus de 500 familles de prisonniers et a consacré sa vie à la cause des prisonniers, que ceux-ci soient affiliés avec les factions marxistes ou islamistes, ou avec le Fatah qui est dominant dans l’AP.

« Il est revenu à son travail dans la boulangerie familiale seulement une semaine après sa libération, » se rappelle Randa. « Il allait à la boulangerie à 2 heures du matin et revenait à la maison à midi, mais lorsqu’il y avait une protestation devant la prison d’Ofer [prison] ou dans Ramallah il quittait son travail pour s’y rendre. »

« Pourtant pendant une prière qui s’est tenue après le meurtre d’un Palestinien par Israël, il a été harcelé par les forces de sécurité de l’Autorité Palestinienne qui ont essayé de le sortir de force de la mosquée. Une autre fois, il a été détenu pendant une heure par les forces palestiniennes de sécurité, » raconte-t-elle.

Le père d’Adnan dit que pas un seul officiel de l’AP ne l’a appelé pour exprimer son soutien. « Nous avons reçu des messages d’appui de gens de Alep alors qu’ils sont sous les bombardements. Nous avons reçu des messages d’appui de Homs et du camp de réfugiés de Yarmouk, d’Irlande où ils savent très bien ce que signifie mourir de faim pour la liberté. Mais nous n’avons pas eu le moindre mot de l’AP ou du ministère des prisonniers, » raconte-t-il.

Pendant l’entrevue, Randa a reçu un appel de la mère d’un prisonnier dont le fils a été emprisonné par l’occupant israélien pendant 13 ans. De tels appels comptent beaucoup pour la famille, car ils prouvent combien Adnan est admiré.

« Compagnon de lutte »

« Khader n’est pas simplement mon mari, » dit Randa. « Il est un associé dans la lutte. J’ai été avec lui aux protestations et ensemble nous avons soutenu les familles de prisonniers. Je n’ai jamais considéré cela comme une charge ou une fatigue mais plutôt comme un enrichissement. »

Randa était désireuse de faire savoir à quel point Adnan est affectueux et doux.

« Il m’a toujours aidé à m’occuper des enfants, changeant leurs couches et faisant le travail que certains hommes n’envisagent jamais de faire. Pendant ma grossesse avec des triplés, Khader était celui qui nettoyait la maison et faisant tout ce qui était possible pour que je sois heureuse et à mon aise, » dit-elle.

Bien très préoccupée de son état de santé, la famille soutient la décision d’Adnan de mener une grève de la faim, et elle est sûre qu’il en sortira victorieux.

« Nous avions discuté de la question avant qu’il n’ait été arrêté en juillet l’année dernière, » nous dit sa mère. « Je lui ai dit : s’il-te-plait, s’ils t’arrêtent à nouveau ne te lance pas dans une grève de la faim.’ Il est resté silencieux, mais il m’a envoyé un regard qui a percé mon coeur comme une balle - comme pour me demander de respecter sa décision et de ne pas m’attendre à ce que je le prive de la seule arme qu’il aurait. »

Khader Adnan a informé son épouse et son père de son projet d’une grève de la faim au cas où les autorités israéliennes renouvelent sa détention administrative.

« Khader n’est pas un nihiliste, » dit son père. « Il ne fait pas ceci parce qu’il veut mourir et parce qu’il veut se faire du mal. Au contraire, il en passe par là car il aime la vie et il est persuadé que c’est la seule manière de retrouver la liberté. »

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* Budour Youssef Hassan (@Budour48) est une Palestinienne militante anarchiste et diplômée en droit. Elle vit à Jérusalem sous occupation.

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6 juin 2015 - The Electronic Intifada - Vous pouvez consulter cet article à :
http://electronicintifada.net/conte...
Traduction : Info-Palestine.eu


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