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Comment l’aide au développement a manqué à la Palestine pour profiter à Israël

mardi 5 mai 2015 - 11h:30

Sarah Irving

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Un ouvrage pionnier donne la parole à de nombreux experts palestiniens, présentant une critique mordante des expérimentations capitalistes néocoloniales imposées à la Palestine par Israël et ses alliés pour tirer un maximum de profits de la domination militaire.

Tout en ciblant un public universitaire, l’introduction de Mandy Turner et d’Omar Shweiki à l’ouvrage « Decolonizing Palestinian Political Economy : De-development and Beyond », mérite néanmoins d’être porté à la connaissance de bien d’autres commentateurs et militants concernés par la Palestine.

Il nous rappelle avec force que notre habitude d’évoquer facilement les Palestiniens vivant à Gaza, en Cisjordanie, dans la diaspora ou en Israël comme s’il s’agissait d’entités séparées a pour effet de « naturaliser » des divisions coloniales. Ces séparations profondément anhistoriques et culturellement anormales existent uniquement parce qu’elles ont été imposées militairement et politiquement par Israël.

Evoquant le concept de « dé-développement » proposé par l’universitaire Sara Roy ainsi que d’autres idées sur la manière dont l’économie et la politique palestinienne ont été délibérément érodées par Israël et par ses alliés internationaux, Turner et Schweiki ont réuni un volume de recherches sur l’impact de ces processus sur les Palestiniens, en quatre sections.

Franchir des frontières artificielles

Tandis que les réalités politiques qui divisent différents groupes de Palestiniens doivent être identifiées et combattues, avancent-ils, l’analyse de l’expérience palestinienne – tant économique que politique ou sociale – doit elle aussi être assumée par-delà les frontières artificielles, en considérant le peuple palestinien comme une unité qui subit, à certains égards au moins, des pressions communes.

La collecte qui en résulte est divisée en trois sections. Avant de les regarder, je voudrais recommander l’avant-propos, écrit par Sara Roy elle-même. Il présente un compte-rendu succinct et puissant de la façon dont Sara Roy en est venue à articuler ce concept du dé-développement.

Au mépris de la rhétorique bidouillée par des organismes comme le Quartet pour le Moyen-Orient (USA, UE, ONU et Russie), Roy démontre en toute clarté que la situation lamentable de l’économie palestinienne n’est pas un sous-produit accidentel de l’occupation ou de questions de « sécurité », mais une politique qui est délibérément imposée et conçue pour s’assurer que l’économie israélienne jouira des bénéfices de sa domination militaire et pour empêcher l’établissement d’un état palestinien économiquement viable.

Quiconque se demande pour quelles raisons le « développement » et « l’aide » fournis de l’extérieur à la Palestine sont condamnés à l’échec trouvera là des explications on ne peut plus limpides.

Les premières sections du livre offrent des perspectives globales. La contribution de Sahar Taghdisi-Rad approfondit les thèmes de Sara Roy, décrivant, depuis l’époque du mandat britannique, comment la politique économique a accompagné des actions politiques mieux connues pour faire obstacle à l’agriculture et à l’industrie palestinienne.

Maintenir l’instabilité

Le chapitre de Mandy Turner complète cette analyse, dévoilant le rôle que l’aide occidentale a joué pour soutenir l’occupation israélienne et maintenir la Cisjordanie et Gaza en état d’instabilité économique.

Nadera Shalhoub-Kerkovian et Rachel Busbridge complètent une perspective souvent méconnue sur l’économie et le dé-développement : celle du genre. A travers l’histoire de quatre femmes de Jérusalem-Est, elles explorent les façons dont les difficultés économiques et la discrimination politique affectent ces femmes. Leur approche anthropologique, qui donne la parole à leurs interviewées, nous fait fortement ressentir l’impact humain de l’occupation.

La deuxième section examine plus en détail le dé-développement et la manière précise dont cette idée se répercute quand elle est imposée à différents groupes de Palestiniens. L’une des questions abordées est l’impact du dé-développement sur les réfugiés qui sont retournés en Palestine à la suite des Accords d’Oslo, sur les Palestiniens vivant en Israël et sur les Bédouins palestiniens du Néguev.

Les détails spécifiques de chaque étude de cas illustrent la perspective plus large de la première section du livre. Les effets des politiques délibérées sont visibles en termes de pauvreté, de marginalisation, de manque d’éducation et de déplacements forcés – en bref, les faits épouvantables qui marquent la vie de millions de Palestiniens ordinaires.

Le dernier chapitre, écrit par Rami Nasrallah, examine le « plan directeur » 2020 d’Israël pour Jérusalem, un document officiel visant à resserrer l’emprise sioniste sur la ville. Dans ce chapitre, le livre sort du domaine de l’analyse pour explorer les prévisions qu’implique la politique israélienne pour la capitale des Palestiniens.

Les quatre derniers chapitres vont au-delà de l’analyse du dé-développement pour examiner comment les Palestiniens y résistent. Chose qui est peu courante pour un ouvrage universitaire, Nicolas Pelham y analyse le commerce des tunnels de Gaza sous l’angle du système économique, et en particulier le contexte remarquable dans lequel il opère. Cela nous change agréablement des habituels points de vue israélo-occidentaux sur les tunnels en tant que premier et principal problème « terroriste ».

Raja Khalidi et Sobhi Samour présentent une critique mordante de l’Autorité palestinienne, qui avale les normes politiques néolibérales des Etats-Unis et de ses alliés. Ils critiquent le néolibéralisme des accords économiques de l’AP transposé aux questions politiques et sécuritaires, et ils argumentent que cela est incompatible avec un projet de libération nationale et avec le retour des réfugiés.

Enfin Omar Shweiki passe en revue les aspects économiques, souvent ignorés , des idées politiques palestiniennes depuis les années ’60 jusqu’au prétendu processus de paix d’Oslo en 1993. Il définit comment les activités de « travail social » (amal ijtima’i) entrepris par le mouvement de libération palestinienne dans les années ’70 ont évolué vers l’idée de « développement ». Son travail représente une alternative au néolibéralisme de l’AP contemporaine et peut donc servir à l’analyse des militants d’aujourd’hui.

Ce livre est évidemment un ouvrage académique sur l’économie politique et il n’est donc pas des plus légers à lire. Mais en tant que que volume édité il contient tout un éventail de voix et il présente une expression plus concise que ne le ferait une monographie standard. Ceq ui veut dire qu’il couvre une vaste gamme de questions, très utile à qui désire comprendre différents aspects de l’économie politique de la Palestine.

Autre aspect positif de cette équipe de contributeurs : la proportion impressionnante d’auteurs palestiniens. Comme la collecte de Turner et Schweiki aide à le montrer, il existe beaucoup d’excellents analystes palestiniens sur l’occupation et ses impacts.

Le processus de décolonisation ne consiste pas seulement à modifier notre compréhension des forces en œuvre sur les Palestiniens dans la région. Il s’agit aussi d’écouter ce que les experts palestiniens ont à dire sur la situation – plutôt que de continuer à autoriser une hégémonie des voix occidentales, blanches dans les publications, les conférences et les actions de solidarité.

Sarah Irving est une écrivaine indépendante. Elle a travaillé avec le Mouvement de Solidarité Internationale (ISM) en Cisjordanie occupée en 2001-2002, et avec Olive Co-op, faisant la promotion des produits du commerce équitable palestiniens et des visites de solidarité, en 2004-2006. Elle est l’auteure d’une biographie de Leila Khaled et du Bradt Guide to Palestine, et co-auteure, avec Sharyn Lock, de Gaza : Beneath the Bombs.

1er mai 2015 -The Electronic Intifada - Vous pouvez consulter cet article à
http://electronicintifada.net/conte...
Traduction : Info-Palestine.eu->/spip.php?art... - Marie Meert


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