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Les réfugiés n’ont pas besoin de nos larmes... Ils ont besoin que nous cessions d’en faire des réfugiés !

mardi 21 avril 2015 - 20h:26

Anders Lustgarten

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La politique de facto de l’Union Européenne est de laisser les migrants se noyer pour les décourager de venir. Combien de morts supplémentaires pouvons-nous accepter ?

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Selon le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), actuellement, une personne sur dix qui tente la traversée de Libye à Lampedusa meurt en Méditerranée - Photo : F.Noy/UNHCR

Dans le désert, les passeurs mettent de l’essence dans l’eau potable pour que les clandestins ne la boivent pas d’un trait, ce qui leur reviendrait plus cher. Parfois, les camions dans lesquels ils sont entassés tombent en panne dans le Sahara ; ils doivent en descendre pour pousser et quand le camion repart, ceux qui n’arrivent pas à remonter sont abandonnés.

Dans les camps de transit de Libye avant la périlleuse traversée du désert bleu, ils jouent au football, luttent, et mettent en commun leurs maigres ressources pour qu’un ami plus pauvre encore puisse payer son passage. Un homme raconte que son frêle esquif de bois était entouré de dauphins pendant le voyage, trois de chaque côté, comme des anges gardiens, et c’est ce qui lui a donné de l’espoir.

Ce sont ces gens-là que nous laissons mourir dans la Méditerranée. La de facto politique de l’UE est de laisser les migrants se noyer pour les décourager de venir. L’an dernier, près de quatre mille corps ont été récupérés dans la Méditerranée. Ce sont seulement ceux que nous avons retrouvés. Le nombre total des arrivées en Italie en 2014 a augmenté de plus de 300% par rapport à l’année précédente, il s’élève à plus de 170 000. Et la réponse de l’UE, sous l’impulsion du gouvernement britannique le plus cruel de mémoire d’homme, a été de mettre fin à l’opération de sauvetage principale, Mare Nostrum.

Le résultat prévisible est que 500 personnes sont déjà mortes cette année. Le chiffre pour la même période de 2014 était de 15. Il y a un demi-million de personnes en Libye qui attendent de faire la traversée. Combien de morts supplémentaires pouvons-nous accepter ?

L’immigration est le symptôme d’un trait caractéristique de la vie moderne, qui est de faire le mal par procuration. Comme les drones et leurs dérivés, la politique d’immigration permet aux puissant de faire subir des horreurs aux faibles sans se salir les mains. James Brokenshire, le ministre qui a défendu la suppression de Mare Nostrum avec l’argument hypocrite et nauséabond que cela encourageait l’immigration, se garde bien de laisser les morts qu’il a causées par cette décision, lui gâcher les couteux déjeuners que lui offrent les lobbyistes. Ces morts ne l’affectent pas.

Mais nous, elles nous affectent. Nous formons aujourd’hui une société mesquine et étriquée, pétrie de crainte et de méfiance de l’autre, tout en prétendant lutter contre la solitude et l’aliénation. Nous respirons l’air vicié de la haine des immigrants insufflé par Nigel Farage et Katie Hopkins, et cela fait de nous des gens moins humains.

Laissons de côté le fait que cette société ne pourrait pas fonctionner sans émigrés, que personne d’autre n’irait ramasser vos légumes, faire votre latte* et se lever à 4 heures pour nettoyer votre bureau. Laissons de côté la contribution fiscale massive des émigrés au Trésor public. Il n’est pas question ici d’Économie. Bien trop souvent, les décisions, même positives, sur l’immigration sont commandées par des considérations financières du type « Que peuvent-ils faire pour nous ? ». Ce qui est en cause, ici c’est la compassion et la responsabilité.

Lampedusa, ma pièce de théâtre qui se joue actuellement au Soho Theatre, a pour héros deux personnes qui, de par leur métier, ont affaire à ceux qui subissent de plein fouet l’austérité européenne. Stefano est un garde-côte dont le travail consiste à repêcher les cadavres des migrants morts en mer. Denise travaille pour une société de prêt sur salaire. Ce ne sont pas des libéraux. Ils n’aiment pas les personnes dont ils s’occupent. Ils ne peuvent pas se le permettre. Comme dit Stefano : « On essaie de les tenir à bout de bras. Il y en a trop. Et on ne peut s’empêcher de se dire : pourquoi est-ce que, moi, je marche dans ces rues et pas lui. Le sol devient océan sous vos pieds ».

Mais finalement, l’impact humain de ce qu’ils font, finit par les atteindre. Et dans le combat qu’ils ont à mener, Stefano et Denise trouvent, l’un comme l’autre, de l’aide dans l’amitié, hésitante et inquiète, qu’ils éprouvent pour quelqu’un qu’ils considéraient auparavant comme un fardeau. C’est la véritable compassion, pas le sentiment qu’on réserve à ceux qui vous sont inférieurs, mais le profond besoin réciproque qu’ont, l’un de l’autre, ceux qui sont seuls au monde. C’est là où nous en sommes dans la situation politique totalement corrompue et sous influence de ce début du 21e siècle. Les puissants se fichent complètement de nous. Tout ce qui nous reste, c’est nous-mêmes.

Mais la question de la responsabilité est tout aussi importante. Dans tout ce déchaînement contre l’immigration, il y a une chose dont on ne parle jamais : il s’agit de ce que nous faisons pour la causer. Un rapport publié cette semaine par le Consortium international des journalistes d’investigation révèle que la Banque mondiale a déplacé la quantité stupéfiante de 3,4 millions de personnes au cours des cinq dernières années**.

En finançant les privatisations, l’accaparement des terres et des barrages, en soutenant des entreprises et des gouvernements accusés de viol, d’assassinat et de torture, et en gaspillant 50 milliards de dollars dans des projets particulièrement risqués avec des impacts sociaux et environnementaux « irréversibles et sans précédent », la Banque mondiale a massivement contribué à l’afflux de personnes réduites à la misère sur les routes de la planète.

La seule chose que nous pourrions faire pour arrêter l’immigration c’est d’anéantir la mafia du développement : la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, la Banque européenne d’investissement et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement.

La deuxième chose, presque aussi importante, c’est de cesser de bombarder le Moyen-Orient. L’Occident a détruit l’infrastructure de la Libye sans se soucier de ce qui la remplacerait. Cet état désormais sans gouvernement et contrôlé par des seigneurs de guerre est devenu la plaque tournante du trafic d’êtres humains en Méditerranée. Nous arrivons juste derrière le régime de Sissi en Égypte qui éradique le printemps arabe, réprime les musulmans et privatise les infrastructures à toute vitesse, autant d’exactions qui poussent un très grand nombre de personnes à s’embarquer.

Ce que nous avons fait en Somalie, Syrie et Irak explique que ces nationalités arrivent en tête de la liste des migrants.

L’occident n’est bien sûr pas responsable de toutes les migrations. Mais il faut que nous ayons une conversation sérieuse sur la partie dont nous sommes responsables. Ayons une vraie conversation sur le vieillissement de notre population et sur la pénurie massive de talents ici, chez nous, sur ce que cela signifie pour les services publics débordés si nous laissons les migrants entrer (il faudrait lever des fonds pour répondre à la demande accrue, et la manière la plus évidente et la plus juste de le faire serait d’augmenter les impôts des riches), et sur ce que ça a de moral de prélever la crème de ce que produisent les pays pauvres.

L’immigration est un sujet complexe. Mais ne soyons pas lâches et ne faisons pas semblant de croire que les migrants vont cesser d’affluer. Parce qu’ils ne cesseront pas. L’immigration ne cessera jamais.

Notes :

* Un latte (de l’italien caffè latte ou caffellatte, approx. café au lait) est une boisson chaude faite avec du café espresso et de lait chauffé à la vapeur (Wikipedia)
** http://www.icij.org/blog/2015/04/ne...
En français : http://www.courrierinternational.co...

17 avril 2015 - The Guardian - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.theguardian.com/commenti...
Traduction : Info-Palestine.eu - Dominique Muselet


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