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Des œuvres littéraires sorties clandestinement des prisons israéliennes se répandent dans le public

samedi 18 avril 2015 - 06h:23

Asmaa al-Ghoul

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BANDE DE GAZA – Pendant les 22 années qu’il a passées dans la prison de Beersheba, l’écrivain Shaaban Hassouna a réussi à rédiger cinq romans qu’il a fait passer en fraude à sa famille dans des capsules pour qu’elle les fasse imprimer. Un de ses romans, « L’ombre d’un nuage noir », a reçu de bonnes critiques et a rencontré un franc succès local.

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La prison de Meggido, entre Al-Qods et Haïfa, où sont incarcérés des centaines de résistants palestiniens

Les détenus utilisent souvent des capsules pour faire sortir des lettres clandestinement. Le prisonnier écrit sur du papier fin, transparent, puis le plie et le met dans une capsule comme celles des médicaments, ensuite il la donne discrètement à un membre de sa famille lors d’une visite. Ce dernier avale la capsule et les écrits sont ensuite récupérés dans les fèces.

Le voyage clandestin de chaque roman hors de la prison représente à chaque fois une aventure particulière. Hassouna raconte qu’il a aussi fait sortir des carnets dans des boîtes de nourriture. Hassouna, qui est sorti de prison en 2011, a déclaré à Al-Monitor qu’il s’était mis à écrire tout jeune, mais c’est en prison, où il a été incarcéré à l’âge de 20 ans, qu’il est devenu un bon écrivain :

« En prison, il y a des activités littéraires et j’y ai toujours participé. J’aime la langue et la littérature arabes et j’ai commencé à rédiger des communiqués de presse [pour les personnes à l’intérieur de la prison] ».

Ses parents, frères et sœurs ont financé la publication de tous ses livres parus aux éditions Al-Yaziji de Gaza. En effet, aucun des partis politiques officiels n’étaient prêts à sponsoriser ou à publier son travail.

Hassouna n’a plus autant de temps libre qu’en prison. Il s’occupe actuellement d’un organisme, Dohat al-Ebdaa, qui produit des œuvres artistiques et théâtrales inspirées par la vie des détenus dans les prisons de l’occupation israélienne.

Le lent passage du temps qui marque les longues années de détention ouvre parfois un espace propice à la production d’écrits ou d’œuvres artisanales. Le Ministère des détenus de la ville de Gaza entrepose certaines de ces œuvres, maintenant couvertes de poussière, dans une pièce sombre où il est devenu difficile de distinguer les manuscrits.

Al-Monitor a vu les manuscrits qui sont au ministère, y compris l’ordinateur portable d’une détenue de la prison d’Ashkelon dans sa housse brodée au point de croix palestinien. A l’intérieur, elle avait écrit, « O mon Dieu, la vie se referme sur moi, malgré son immensité. Je me sens aliénée et acculée dans ce monde. Emmenez-moi avec vous et accueillez-moi dans votre paradis. »

Peut-être que cette détenue anonyme a écrit cette prière dans un moment de désespoir, mais d’autres livres expriment plus d’espoir, comme celui de l’ancien détenu Raafat Hamdouni, "Notre rêve ne mourra pas",* publié à compte d’auteur. L’ouvrage traite de l’amour, la liberté et la résistance.

Islam Abdo, le responsable de la communication au ministère des détenus, a expliqué que, du fait des capacités financières limitées du ministère, il était impossible de publier les centaines de manuscrits stockés au ministère et chez les familles des détenus. Le Service pénitentiaire d’Israël n’autorise pas les écrits des prisonniers à sortir de la prison.

Abdo a confié à Al-Monitor : « Bien que ces manuscrits constituent un témoignage littéraire et humain particulièrement important de l’expérience des détenus dans les prisons de l’occupation, il n’en a pas toujours été suffisamment pris soin. » Abdo a ajouté que les partis, factions et organisations politiques impliqués dans la question des détenus ont essayé de publier ces œuvres.

Fayez Abu Shemala, un expert en littérature carcérale, qui est lui-même un ancien détenu, a dit à Al-Monitor que la situation tragique de la bande de Gaza réduisait l’intérêt de ses habitants pour la littérature en général, pas seulement pour la littérature carcérale.

Selon lui, « ce qui distingue la littérature carcérale écrite entre les murs de la prison, c’est qu’elle est réaliste, directe et sincère. Le détenu qui vit des privations de toutes sortes, exprime ses sentiments et ses souvenirs plus honnêtement qu’un écrivain qui jouit de la liberté »,

Shemala a ajouté que ce type de littérature se faisait rare. Pour lui, les prisons sont comme des êtres vivants qui évoluent avec le temps. Certaines époques de l’histoire donnent naissance à des écrivains créatifs et prolifiques, tandis que d’autres n’engendrent pas de tels talent.

Pendant les dix années qu’il a passées en prison, il a organisé la rédaction et la distribution d’un bulletin hebdomadaire et supervisé diverses activités culturelles, comme de résumer des livres et des romans.

Un autre roman écrit par un détenu, « Brave Hassan, une expérience digne d’intérêt, » a aussi rencontré un succès local. Il raconte l’histoire d’un combattant de la résistance, arrêté par les Israéliens et mis en détention administrative, qui refuse d’avouer dans l’espoir de ne pas être condamné. Mais, l’Agence israélienne de sécurité (Shabak) organise un faux procès et met Hassan en prison. Croyant que la justice a rendu son verdict, Hassan commence à révéler ses secrets à ses codétenus qu’il croit être des résistants comme lui. Il découvre finalement que ses codétenus sont des agents du Shabak, et il est condamné à la prison à vie.

Bilal Abu Daqqa, un ancien détenu, a écrit ce roman intense pendant les cinq premières années qu’il a passées à la prison de Nafha. Il a envoyé le roman, paragraphe par paragraphe, dans ses lettres mensuelles à sa femme, Mouminah al-Raqab. Sa femme a fait imprimer le livre ; un centre de recherche l’a publié et en a vendu plus de 20 000 exemplaires.

Daqqa, qui a fait neuf ans de prison, a déclaré à Al-Monitor : « Au début de mon incarcération, j’écrivais des poèmes, puis j’ai réalisé que les résistants à l’extérieur de la prison devaient avoir une idée des méthodes d’enquête du Shabak afin de ne pas tomber dans leurs pièges s’ils étaient arrêtés. C’est pour cette raison que j’ai écrit le livre ; j’ai compris que la meilleure façon de transmettre une expérience était de la raconter ».

Daqqa dit qu’on considère souvent les détenus qui avouent comme des faibles, mais c’est parce qu’on ne sait pas jusqu’où le Shabak peut aller dans la manipulation et la tromperie. Daqqa a déclaré son intention d’écrire une suite au roman.

Des manuscrits couverts de poussière entassés dans l’obscurité, des prisonniers qui dépérissent en prison et un ministère incapable de payer les salaires de ses employés - voilà la situation. Comment la littérature peut-elle bien trouver sa place dans toute cette noirceur ? Quelques vers de poésie qui se fraient un chemin vers la lumière à partir d’une cellule de prison, peuvent, à eux seuls, redonner une lueur d’espoir à ceux qui n’en avaient plus.

Note :

* The Dream Will Live On” (« Lan Yamout al-Houlm »)

* Asma al-Ghoul est journaliste et écrivain, du camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

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12 avril 2015 - Al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Dominique Muselet


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