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Un héros national : rébellion dans l’armée israélienne

mardi 13 mai 2014 - 07h:14

Uri Avnery

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Juste avant le 66ème anniversaire du Jour de l’Indépendance, le pays s’est trouvé un nouveau héros national. S’il est vrai que chaque nation a les héros nationaux qu’elle mérite, ce fut un spectacle plutôt inquiétant.

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Le 25 février 1994, un médecin sioniste, Baruch Goldstein massacrait 29 Palestiniens et en blessait 125 autres. Depuis, les graffitis noirs représentant des étoiles de David et des slogans racistes couvrent toujours de nombreuses devantures de magasins.

Le clip vidéo qui a fait de David Adamov, soldat anonyme, un personnage national a été tourné par une caméra palestinienne à Hébron. Ce genre de caméra vidéo est devenue la bête noire de l’armée israélienne. Elles ont été largement distribuées à de jeunes Palestiniens dans tous les Territoires occupés par des organisations pacifistes, en particulier B’Tselem.

Le clip démarre avec la scène à Hébron. Au milieu de la rue Shuhada se tient un soldat solitaire avec un béret vert et un fusil. Il ressemble à n’importe quel soldat, la barbe tondue court comme c’est la mode chez les jeunes Israéliens. Un genre de discussion s’engage entre le soldat et deux Palestiniens âgés dans la rue. Mais la caméra se tourne vers un adolescent palestinien, sans arme, qui vient vers le soldat, approchant son visage très près de lui et touchant son épaule de la main.

Le soldat réagit avec colère, balançant son fusil. A ce moment, un autre ado entre dans le cadre et passe derrière le soldat. Le soldat, se sentant menacé, se tourne et arme son fusil, prêt à tirer. Menaçant les deux jeunes, il essaie d’en frapper un, sans cesser d’éructer un flot de grossièretés. Alors il remarque le photographe, lui ordonne de cesser de filmer et maudit sa mère dans les termes les plus vulgaires.

Ce soir-là le clip a été diffusé sur les trois principales chaînes de télévision israéliennes.

Pour ceux d’entre nous qui connaissent la réalité de la Cisjordanie, cette scène n’avait rien de spécial. Ce genre de scènes arrivent tout le temps.

Si le soldat ne tue personne, c’est juste la routine. S’il tue, l’armée annonce qu’une enquête est ouverte. En général personne n’en entend plus jamais parler.

Ce qui est spécial, c’est que toute la scène a été photographiée et diffusée. Les ordres de l’armée interdisent aux soldats de se comporter ainsi quand des photographes sont présents, et en particulier de menacer le cameraman. L’expérience douloureuse a enseigné à l’armée que de tels clips, s’ils sont diffusés à l’étranger, peuvent gravement saper la propagande israélienne (officiellement appelée « explications »).

Encore plus inhabituelle fut l’annonce par le porte-parole de l’armée ce même soir que le soldat avait été jugé par ses supérieurs et envoyé dans une prison militaire pour 28 jours.

Alors l’enfer se déchaîna. Les médias sociaux se mirent en branle. Des centaines, puis des milliers, puis des dizaines de milliers de soldats se déclarèrent solidaires avec le soldat qui devint célèbre sous le nom « David Nahlawi ». (Nahal est une unité militaire fondée à l’origine par Ben Gourion pour promouvoir son idée de combiner service militaire et travaux agricoles « pionniers ». D’où le béret vert. L’idée est aussi morte que Ben Gourion lui-même, et l’unité est maintenant une brigade d’infanterie ordinaire. Le suffixe « -awi » est de l’arabe adopté par l’argot hébreu).

Beaucoup de soldats, y compris des officiers, ont inondé l’internet de photos d’eux-mêmes, visage dissimulé derrière des pancartes disant « je suis David Nahlawi ». Certain n’ont même pas pris la peine de cacher leur visage.

Après 24 heures, le nombre de « j’aime » pro-David dépassait les 100.000, la plupart postés par des soldats. C’était la première rébellion militaire de masse dans les annales de l’armée israélienne. Dans certaines armées, ça s’appellerait une mutinerie, passible de la peine de mort.

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Soldats de Tsahal rebelles : sur les pancartes : "Nous sommes tous des David Adamov" (source : page facebook de soutien à David Adamov)

Confrontée à une situation totalement nouvelle à laquelle elle n’était pas préparée, l’armée a perdu le contrôle. Elle a publié une déclaration qui ressemblait à une apologie.

Le porte-parole de l’armée, paraît-t-il, s’était trompé.

David n’était pas condamné à la prison pour avoir menacé de tuer des Palestiniens (loin de moi cette idée !), mais pour quelque chose qui s’était passé quelques heures avant l’incident. David avait tabassé son commandant direct et un autre soldat. L’incident de Hébron n’avait pas encore fait l’objet d’une investigation, et donc David n’avait pas encore été jugé pour cela.

Il y a eu un autre correctif. Le lendemain de la diffusion du clip, la rumeur s’est répandue que l’un des jeunes Palestiniens portait un coup de poing américain, preuve évidente de son intention agressive et du danger qu’avait couru le soldat lui-même. Ensuite les médias ont apporté leur correctif : une analyse du clip montrait qu’il n’y avait pas de coup de poing américain, ni aucune autre arme. C’était juste le cordonnet d’un chapelet de prière musulman.

L’incident soulève un certain nombre de questions, toutes plus sérieuses les unes que les autres

Le première, la plus évidente : pourquoi l’armée a-t-elle envoyé un soldat isolé, tout à fait autonome, pour garder une rue traversant le centre de Hébron, une ville où la tension maximale est de règle même les jours les plus calmes ?

Hébron s’agglomère autour des « Tombes des Patriarches » qui hébergent les (fausses) tombes d’Abraham et de Sarah et qui, comme le Mont du Temple à Jérusalem, sont des lieux saints tant pour les juifs que pour les musulmans. 160.000 musulmans se confrontent chaque jour à quelques centaines de juifs et de juives fanatiques qui s’y sont installés, et qui déclarent ouvertement que leur but est de parvenir à l’expulsion de tous les musulmans de toute la ville.

Hébron est la Ville de l’Apartheid par excellence.

La rue principale où l’incident a eu lieu (fort justement appelée en arabe « la rue des martyrs ») est fermée aux arabes. Des incidents peuvent éclater à tout moment.

Alors, pourquoi les militaires locaux ont-il envoyé un soldat de 19 ans, tout seul, garder cette rue ?

N’importe quel soldat, même normal, envoyé en mission de garde dans un endroit dangereux, peut facilement paniquer. Dans le clip, David paraît assurément effrayé.
Mais David n’est pas un soldat ordinaire. Selon l’armée elle-même, quelques heures à peine avant d’être envoyé à son poste, il avait attaqué son supérieur et un camarade, les tabassant dans ce qui ressemble à un déchaînement d’hystérie. Quelques heures plus tard, après avoir déjà été condamné à de la prison, il est expédié dehors en mission solitaire.

Ce n’est pas la santé mentale du soldat David qui est en question, mais la santé mentale de l’officier qui lui a donné l’ordre d’aller là-bas.

Toute le situation dépasse largement les dimensions de l’incident local, qui s’est heureusement achevé sans faire de victimes.

Il montre la réalité de l’occupation, où une population de millions d’êtres humains vit sans défense et sans droits, dépendant complètement de la compassion de chaque soldat individuel.

L’armée israélienne n’est pas pire qu’une autre. Elle est le miroir de sa société, composée d’êtres humains et de sadiques, d’esprits équilibrés et de malades mentaux, d’hommes de droite et de gauche, d’ashkénazes et d’orientaux. A en juger par son nom de famille, (Adamov), David Nahlawi semble être originaire de Boukhara [Ouzbékistan], la partie orientale des immigrants de l’ancienne Union Soviétique.

Suheib Abu-Najma, le garçon de 15 ans impliqué, qui paraît même plus jeune, a eu de la chance. Un Palestinien de n’importe quel âge marchant dans une rue quelconque, ne peut jamais être sûr du genre de soldat qu’il va rencontrer, et de quelle humeur il peut être. Sa vie peut en dépendre.

C’est l’essence même de l’occupation.

Mais la signification de l’incident va plus loin, bien au-delà de ces leçons. Elle est révolutionnaire – au sens initial du terme.

Pour la première fois dans l’histoire d’Israël, et peut-être du monde, l’internet fournit la base d’une rébellion des soldats contre l’armée.

On peut considérer la mutinerie sur le cuirassé Potemkine à Odessa, en 1905, ou le soulèvement de la garnison de Petrograd en février 1917, afin de les comparer à la situation totalement différente dans le monde d’aujourd’hui, le monde de l’internet. A présent, en moins de 24 heures, des centaines de milliers de soldats peuvent ouvertement défier le commandement de l’armée, transformant cette armée en une vessie dégonflée.

Une fois ceci démontré, les capacités de mutinerie des médias sociaux sont illimitées. Cela met un terme à la thèse sacrée selon laquelle l’armée obéit à l’autorité civile élue. Cela ruine aussi l’allégation qu’un coup militaire ne peut être exécuté que par une junte d’officiers chevronnés, les « colonels ». Maintenant, de simples soldats, poussés par quelques agitateurs, peuvent en faire autant.

Benjamin Netanyahou en est resté littéralement sans voix (c’est très inhabituel chez lui). Il en va de même pour Moshe Ya’alon, le Ministre de la Défense, ancien chef d’état major incompétent, ainsi que pour l’actuel chef d’état major Benny Gantz, qui s’est montré désarmé dans cette crise.

Dans la situation spécifique d’Israël, cela est extrêmement dangereux. Bien sûr, il est facile d’imaginer une situation de type Potemkine, où les simples soldats se soulèvent contre les gros bonnets au nom de l’équité, mais c’est pur fantasme.

La piétaille de l’armée se compose de moins de vingt ans, qui sont endoctrinés dès l’âge de trois ans dans l’esprit de la victimisation et de la supériorité (les deux) des juifs, de sorte qu’une rébellion, si elle a lieu, est liée à la droite, voire au fascisme.

Jusqu’à cette semaine, une telle rébellion semblait impossible. Quand en 2005 Ariel Sharon a déployé l’armée pour expulser quelques milliers de colons de la bande de Gaza, aucun soldat n’a osé refuser. Maintenant, avec les capacités des médias sociaux l’histoire pourrait se terminer très différemment. La prochaine fois que l’armée aura l’ordre de transférer une colonie, il pourrait y avoir un refus massif porté par l’internet.

C’est un message pour toutes les armées dans le monde.

Une nouvelle ère historique a commencé. N’importe quelle armée peut se rebeller par l’internet.

Le prisonnier de l’armée David Adamov peut être fier de lui.

* Uri Avnery, né en 1923, est un écrivain israélien militant pour les droits des Palestiniens et pacifiste convaincu, fondateur de Gush Shalom (Le Bloc de la Paix). Il appartient à la gauche radicale israélienne et se définit comme post-sioniste. Il a contribué au livre de CounterPunch : The Politics of Anti-Semitism.

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9 mai 2014 - CounterPunch - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.counterpunch.org/2014/05...
Traduction : Info-Palestine.eu - AMM


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