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Yarmouk : ce que tout Syrien devrait savoir

mardi 18 mars 2014 - 06h:37

Ramzy Baroud

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Dans les premiers jours de l’insurrection syrienne, ensuite devenue guerre civile, il y a trois ans, tout indiquait la dimension régionale et internationale que ce conflit prendrait. Les Palestiniens en Syrie allaient se voir transformer en pions dans une guerre sale, mais peu d’entre eux auraient pu prédire l’ampleur de la crise, et peut-être tenter de s’en prémunir.

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Yarmouk est méthodiquement détruit sous les bombardements de l’armée syrienne, et les enfants palestiniens survivent, quand ils ne meurent pas de faim, au milieu des décombres - Photo : agence Anadolu

Malgré leurs nombreuses différences, il existe deux dénominateurs communs qui unissent toutes les parties impliquées dans le conflit syrien. La première est qu’ils contribuent tous, directement ou non et même avec sauvagerie, à la mort de Syriens dans une impunité totale. Le second est qu’avec la même voix, ils se posent tous en défenseurs du peuple syrien. C’est la nature même des guerres dites sales.

Pourtant, tous les « défenseurs » du peuple syrien, sans exception, sont maintenant marqués. Aucune campagne médiatique, ni long discours ni somme d’argent ne pourra y changer quelque chose. Le régime de Bachar al-Assad peut prétendre tout ce qu’il veut, mais rien ne changera le fait que l’armée syrienne a tué des milliers de civils syriens innocents. La même logique s’applique à l’opposition et ses alliés, certains se hâtant de proclamer des « États islamiques » et émirats dans les territoires conquis.

Le peuple syrien ne pourra jamais coexister pacifiquement avec la structure du pouvoir actuel à Damas, ni avec ceux qui se prétendent une alternative.

Les parties extérieures sont également coupables. L’Iran, l’Irak, la Turquie, les différentes forces libanaises dont le Hezbollah, la Russie, l’Union européenne, les États-Unis et, bien sûr, les pays du Golfe, ont pris plus que leur part de responsabilités. Ils se rencontrent avec régularité dans des forums politique concoctés pour sauver le peuple syrien, et pourtant, leurs actions - sélectives et totalement intéressées - semblent produire l’inverse du résultat escompté.

Où sont les « amis de la Syrie » - et toutes les parties mentionnées ci-dessus - quand les enfants syriens continuent à mourir de froid dans les camps de réfugiés à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières de la Syrie ? Pourquoi les réfugiés sont-ils traités avec une telle négligence, sinon avec dégoût dans certains pays arabes voisins de la Syrie, où certains plus chanceux que d’autres ont pu s’échapper de l’enfer de la guerre ?

Les médias arabes occultent souvent les rapports parlant des abus subis par les femmes syriennes dans les camps de transit installés dans des pays où les réfugiés ont fui pour se mettre à l’abri. Certaines sont kidnappées et vendues aux réseaux de prostitution, d’autres sont violées sans que quiconque ne soit condamné pour cela. Il est étrange de voir combien certains sont sensibles au sujet de l’honneur des femmes, alors que rien n’est fait pour mettre fin à leur déshonneur.

Et si l’on parle des enfants, on n’insistera jamais assez sur l’horreur de la mort d’un enfant à cause du froid, de la faim ou des blessures par balles, et on ne peut imaginer que quelqu’un soit capable d’infliger une telle terreur, ni pourquoi. Les survivants syriens dans cette génération vont grandir en éprouvant une grande colère, et à juste titre. Les conséquences sont susceptibles d’être aussi graves que celles qui ont suivi la colère qui s’est répandue après l’invasion américaine de l’Irak, il y a plus d’une décennie. L’Irak est maintenant pris dans une fureur sans fin.

Pour les Palestiniens, la colère est encore plus forte. Il est question aujourd’hui de la destruction de la Syrie, un pays qui, malgré ses nombreuses lacunes, a été l’hôte de l« l’axe de la résistance » - le dernier front pour ceux qui se tenaient debout contre la violence israélienne et l’hégémonie américaine. Quelle que soit la justification derrière leurs actions, ils se sont tous discrédités. Un jeune homme syrien m’a parlé de son cousin qui a quitté le Liban pour combattre en Syrie et qui a été tué par le Hezbollah. « Oui, j’ai pleuré, » dit-il. « Mon frère m’a exhorté à ’avoir la foi’, mais je ne vois pas pourquoi pleurer est un signe de manque de foi. » On aurait difficilement imaginé un scénario dans lequel le Hezbollah, une fois célébré comme le libérateur de la terre arabe, serait impliqué dans un si misérable contexte. Les cartes sont aujourd’hui de plus en plus brouillées et une fois de plus, tous sont marqués et il n’y a plus d’innocents. Les dirigeants israéliens doivent être ravis du spectacle...

Puis survint le siège de Yarmouk, un grand camp de réfugiés pour les réfugiés palestiniens et la classe ouvrière syrienne, situé à la périphérie de Damas. Le blocus imposé sur le camp sera retenu par les historiens comme l’un de ces infâmes souvenirs, comme celui de Deir Yassin, Sabra et Chatila, Jénine et Gaza. Cette fois-ci, Israël n’est pas un acteur direct dans la famine, les exécutions et l’humiliation des dizaines de milliers de Palestiniens soumis à l’un des sièges les plus étouffants de l’histoire moderne. Oui, les habitants de Yarmouk sont devenus des réfugiés en raison du nettoyage ethnique des Palestiniens par Israël en 1948, mais il ne peut y avoir aucune justification à la honte actuelle subie sous les coups des armées et des milices arabes.

Chaque fois qu’une rumeur circule que quelques sacs de nourriture ont par un moyen ou un autre été transportés dans le camp, des milliers de personnes se précipitent dans un désespoir complet, mendiant pour des miettes. La plupart retournent les mains vides, souvent accueillis à coups de fusil. De nombreuses personnes sont mortes de faim depuis que le siège a été imposé à Yarmouk l’année dernière. Le gouvernement syrien accuse les rebelles, et ces derniers accusent le gouvernement. Les dernières informations venues du camp suggèrent qu’ils sont tous les deux responsables.

« Une vieille femme palestinienne est arrivée alors que nous avions terminé la distribution de toute l’aide que nous avions réussi à faire entrer dans le camp, » raconte Laïla, une amie luxembourgeoise qui s’est courageusement rendue en Syrie avec quelques autres. « Nous n’avions plus rien, mais la femme a continué à implorer et à parler de ses petits-enfants qui meurent de faim », dit-elle, tout en retenant ses larmes. « Tout à coup, un soldat du gouvernement l’a attaquée avec tant de brutalité, la frappant sur chaque partie de son corps. Nous étions tellement choqués et terrifiés par la scène. Nous ne pouvions rien faire tandis la vieille femme toute amaigrie gémissait de douleur ».

Pourtant, pas un seul media arabe ne fait au moins une pause pour défendre la cause de la Palestine, et maintenant de la Syrie. Les dirigeants arabes portent souvent des foulards traditionnels palestiniens (des kuffiyas) comme symboles de solidarité. Ils manifestent leur respect à l’égard du drapeau palestinien à chaque occasion, et annoncent de temps en temps, avec beaucoup de fanfare, une contribution financière importante pour construire une mosquée ou un hôpital qui portera naturellement leur nom. Les canaux officiels syriens parlent encore de la bataille imminente pour libérer Jérusalem. Pourtant, les empreintes digitales arabes sont toutes sur une grande partie de la misère qui s’est abattue sur les Palestiniens, que ce soit dans la bande de Gaza, au Liban, en Syrie ou ailleurs.

Les Syriens doivent se rappeler l’expérience palestinienne qui a duré 65 ans et qui continue, avec la purification ethnique et l’occupation militaire. En dépit de tous les « libérateurs » autoproclamés, tous les slogans, conférences, communiqués de presse, poésies, prières collective, annonces d’aides généreuses et tout le reste, la très grande majorité des Palestiniens au Moyen-Orient continue de vivre dans de sordides camps de réfugiés. Ils sont l’objet de nombreux livres, articles et documentaires, mais peu viennent à leur secours quand ils sont obligés pour survivre, de manger les quelques chiens et chats errants dans leurs camps de réfugiés. Yarmouk est un témoignage de cet héritage décourageant, que beaucoup continuent d’ignorer, tout en parlant constamment de « fraternité arabe » et de « solidarité arabe ».

Les Syriens n’ont qu’à réfléchir sur l’histoire palestinienne pour prédire la misère de leur avenir s’ils ne prennent pas en charge leur propre destin, en mettant de côté tous les partis qui déclarent un amour éternel pour la Syrie et pour son peuple.

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* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr

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5 mars 2014 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/t...
Traduction : Info-palestine.eu - Claude Zurbach


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