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Le succès de son économie ne suffit pas à expliquer la réussite de la Turquie

samedi 2 juillet 2011 - 21h:18

Ramzy Baroud

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Aux yeux de beaucoup de commentateurs , le succès du Parti turc pour la justice et le développement (AKP) aux élections du 12 juin est dû en grande partie à sa capacité de guider le pays dans une décennie de croissance remarquable.

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Recep Tayyip Erdogan

Les indicateurs économiques sont souvent considérés témoignant de la stabilité économique ou de l’absence de cette stabilité. Cependant, ils ne ne suffisent pas pour expliquer des conclusions aussi radicales.

Dans un article intitulé « regardez l’économie de la Turquie pour comprendre la réélection d’Erdogan », Ibrahim Ozturk disait : « De 2002 à 2007, la Turquie a connu sa plus longue période de croissance économique ininterrompue, en moyenne de 6-7 pour cent annuellement, alors que l’inflation annuelle dégringolait. D’ailleurs, l’économie a fait preuve de résilience dans la crise financière globale, la croissance ayant redémarré rapidement. » (Lebanese Daily Star, June 18).

Selon l’analyse clairvoyante d’Ozturk, l’AKP a réussi à relever une économie en pièces (après la crise économique de 2001) et Recep Tayyip Erdogan, premier ministre toujours populaire « semble s’être assuré le contrôle politique démocratique de l’armée et de la bureaucratie du pays ». Les puissants militaires turcs s’étaient à plusieurs reprises ingérés dans la politique du pays, organisant trois coups d’Etat qui ont pratiquement détruit la démocratie turque.

L’expérience politique turque très prometteuse, maintenant appelée « le modèle turc », a eu de nombreux défis. Il a fallu une nouvelle génération de dirigeants turcs pour assurer au pays la place de puissance régionale politiquement stable avec une économie en hausse (le PIB a enregistré une augmentation de neuf pour cent en 2010).
Des politiques décidées, saines ont-elles engendré une économie forte, ou la croissance économique a-t-elle été responsable de la stabilité politique (en tenant les militaires à distance, et en renforçant encore l’expérience démocratique de la Turquie) ?

La Libye est un exemple intéressant à considérer dans ce contexte. Ce pays nord-africain, qui subit actuellement une révolte armée et une guerre menée par l’Occident, avait marqué des points importants en chiffres. Grâce aux recettes pétrolières, et à une population peu nombreuse, la Libye a le PIB par habitant le plus élevé d’ Afrique. Sa croissance économique a été relativement impressionnante à partir de 2000. En 2010, le PIB a progressé de plus de 10 pour cent.

Pour beaucoup de Libyens cependant, la justice sociale, la répartition des richesses, la liberté politique et d’autres questions se sont révélées plus importantes que les courbes satisfaisantes du PIB.

En Egypte aussi, en dépit de la grande pauvreté dans laquelle vit une population beaucoup plus nombreuse (qu’en Libye), la jeunesse de la révolution du 25 janvier provenait de contextes économiques divers. Pour beaucoup, la liberté a semblé l’emporter sur la simple survie économique.

Le cas de la Turquie n’est pas différent. En fait, l’examen du succès de la Turquie ne peut pas se limiter à une décennie de croissance économique et de stabilité politique. En outre, la "Turquie moderne" ne peut pas être ramenée aux succès palpables de l’AKP. Cette Turquie remonte aux premières générations, à partir de Mustafa Kemal Ataturk, fondateur de la République turque.

Personnage plus grand que nature aux yeux de plusieurs générations de Turcs, Ataturk a pu obtenir l’indépendance de la Turquie — pas une mince affaire, vu les difficultés de cette période. Cependant, ni lui ni son style de politique n’ont résolu la question de l’identité culturelle et politique de la Turquie en tant que pays majoritairement musulman qui a défini la modernité sur la base de valeurs presque exclusivement occidentales. Cette question a en fait hanté le pays pendant des décennies.

On pourrait prétendre que le fait de placer la Turquie dans un contexte socio-économique, culturel et politique approprié a été l’un des plus grands défis se posant aux hommes politiques turcs modernes.

Pendant des décennies, la Turquie a été tiraillée entre ses liens historiques avec les pays musulmans et arabes d’une part, et son penchant pour l’occidentalisation d’autre part. Celui-ci a semblé avoir beaucoup plus d’influence dans la formation de la nouvelle identité turque telle qu’elle se manifestait au niveau individuel et collectif et donc aussi à celui de la politique étrangère.

Même pendant ces tiraillements, la Turquie a progressé au niveau de ses importations et en tant qu’acteur politique et économique. Elle est aussi devenue une nation consciente de sa souveraineté, avec un sentiment croissant de fierté et la capacité de s’affirmer comme puissance régionale.

Pendant les années 1970, quand l’Islam politique progressait dans toute la région, la Turquie se remettait elle-même en cause. Plusieurs politiciens et groupes ont commencé à envisager de porter l’Islam politique à un nouveau niveau.

En fait, c’est feu Necmettin Erbakan, premier ministre de 1996 à 1997, qui a commencé à contester l’idée conventionnelle d’une Turquie membre de seconde classe de l’OTAN voulant à tout prix s’identifier à tout ce qui était occidental.

Vers la fin des années 1980 le parti Rafah d’Erbakan (Parti du bien être social) a conquis la Turquie. Le parti n’avait aucunement honte de ses racines et de son attitude islamiques. Son accession au pouvoir à l’issue des élections générales de 1995 a suscité des inquiétudes , étant donné que la Turquie solidement pro-occidentale s’écartait du script très rigide qui minimisait son rôle régional du pays en le taxant de "laquais de l’OTAN" ( formule utilisée par Salama A Salama dans un article de Al Ahram l’année dernière).

La période Erbakan est finie depuis longtemps, mais il a laissé une empreinte durable dans la conscience nationale turque. Il a commencé à repositionner la Turquie — sur les plans politique, aussi bien qu’économique — avec la création des Developing Eight (D8), qui ont uni les pays les plus importants au plan politique à majorité musulmane. La démission forcée d’ Erbakan lors d’un coup militaire « postmoderniste », a été interprétée comme la fin de cette brève expérience politique.

Mais la victoire de l’AKP aux élections de 2002 a rallumé les efforts d’Erbakan par l’intermédiaire d’un leadership politique jeune et perspicace . L’AKP s’est vu attribuer un troisième mandat pour poursuivre son programme de croissance économique et de réformes politiques et constitutionnelles.

Maintenant, la Turquie semble offrir plus que la simple stabilité interne. Elle sert également de modèle régional à ses voisins, contribution importante dans la période des révolutions arabes et de transformations politiques potentielles.

Il est essentiel que l’expérience turque ne soit pas réduite à des courbes de croissance économique. L’agitation politique touche quelques pays très riches. Le succès du modèle turc dépasse l’économique et tient à une gouvernance politique raisonnable, à la démocratie, la revitalisation de la société civile et de ses nombreuses institutions.
De bons indicateurs économiques peuvent être prometteurs, mais sans une direction responsable qui guide la croissance et distribue la richesse, la stabilité politique n’est jamais acquise.

Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com.

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24 juin 2011 - Communiqué par l’auteur
Traduction : Anne-Marie Goossens


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